07/04/2015, jour 24: Lac Sauvin – Vezelay

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D’un pas leste, je bondis ce matin, bien décidé à avaler sans plus tarder les quelques kilomètres qu’il me reste à arpenter avant d’atteindre la basilique. J’avais volontairement fait étape hier, alors que je touchais Vezelay du bout des doigts, avec l’envie d’y arriver aujourd’hui dans les meilleures conditions. La nuit fut pourtant courte et agitée, l’esprit perturbé par tant d’idées. Il y a à peine un mois, j’ai tout quitté. J’ai affronté le froid, les monts et le fond des bois. J’ai escaladé des montagnes, dévalés des vallons. J’ai triomphé des obstacles comme autant d’épreuves. Je me suis levé chaque matin avec la farouche volonté de continuer. Quel que soit mon état, ma fatigue ou la météo, je n’ai jamais baissé les bras. Je n’ai jamais rien exigé non plus, jamais rien demandé, et j’ai tout reçu. Je suis riche aujourd’hui de ce que le Chemin m’apporte au quotidien.

En ce jour, sous un soleil resplendissant, je vais gravir pas après pas les derniers mètres pour découvrir une cité historique que je ne connais encore que par mes nombreuses lectures. Je m’en suis fait un idéal. Je l’imagine médiévale, grouillante de vie, remplie de touristes, baignée dans un mélange de recueillement et d’euphorie. Ici se retrouvent les pèlerins qui entament la Via Lemovicensis, la Voie de Vezelay. Certains n’en feront qu’un bout, quelques jours ou quelques semaines. D’autres pousseront jusqu’à Saint-Jean-Pied-de-Port, pour entamer l’Espagne l’année prochaine ou celle d’après. D’autres enfin, comme moi, iront jusqu’au bout, si Dieu leur permet, si le Chemin le veut bien !

Allez, c’est parti. La journée promet d’être forte en émotions. Il me reste à peine 12 kilomètres à parcourir. Le trajet s’annonce agréable, dans une succession de champs et de forêts. Seule l’ascension de la colline piquera-t-elle peut-être un peu aux pieds, mais aurais-je le temps de m’en apercevoir, les yeux embués de joie? J’avale en vitesse mon déjeuner. Le diner se fera à l’ombre du clocher de la basilique !

C’est une journée de conclusion qui m’attend. Je mets un terme aujourd’hui à toutes les réflexions de ces dernières semaines. J’ai vidé mon esprit de ses pensées parasites. J’ai parlé, crié, pleuré. Je l’ai préparé à recevoir je ne sais encore quelles leçons. Car au delà de ma motivation spirituelle, qu’ai-je donc apprendre ici?

A partir de ce jour, je ne serai plus jamais vraiment seul. Même si les rencontres ne seront pas encore légion, je vais devoir accepter de partager mon Chemin. J’ai bien eu quelques rares et éphémères amitiés sporadiques depuis Reims, mais rien de bien sérieux. Aujourd’hui, demain et les jours d’après, je vais être amené à retrouver les mêmes personnes. Après avoir parcouru un Chemin de solitude, voici venu le temps des amitiés pèlerines. Je vais devoir composer avec d’autres, apprendre de leurs différences. Ça sera simplement un autre Chemin.

Pour l’heure, je suis encore seul. Je décide donc d’un commun accord avec moi-même, d’avancer tranquillement. Personne ne m’attend, je vais donc prendre le temps de mesurer chaque effort. Le soleil monte ostensiblement et se montre généreux. Il ne fait aucun doute qu’aujourd’hui, on va pouvoir ranger pulls et manteaux.  La terre desséchée s’envole sous mes pieds. Des gouttes commencent à perler sur mon front. A travers bois, la nature naissante suffit à peine à me rafraichir. Moi qui espérais tant faire une digne entrée à Vezelay, je crains fort d’y arriver tout en sueur et poussiéreux !

Alors qu’un peu plus loin, je traverse un petite route avant de m’enfoncer à nouveau dans une forêt plus touffue, j’entends dans mon dos un véhicule qui marque l’arrêt. Pourquoi? Qui est à bord? Que me veut-on? Mes vieux réflexes citadins refont vite surface. Je marque également l’arrêt et je me retourne en signe de défi. Wilson bien en vue, le torse gonflé, la tête haute, je le fixe du regard. Mais je ne saurai rien de ce mystérieux conducteur, il est bien trop loin. Je ne distingue qu’une vague ombre, avant qu’il ne redémarre et disparaisse. Mon attitude l’aurait-elle dissuadé de mettre en œuvre ses funestes intentions? J’attendrai tout de même quelques instants avant de redémarrer. Je me retournerai aussi plusieurs fois avant d’oser m’engouffrer dans le bois.

Une heure plus tard, j’arrive en vue de Vezelay. La Colline Eternelle se dresse devant moi de l’autre coté d’une ultime vallée. Je n’ai plus qu’à dégringoler une pente rocailleuse et traverser un dernier village, avant de monter enfin vers l’imposante basilique que je vois déjà d’ici.

Un dernier hameau haut perché lui fait face. Je le traverse d’une traite sans même penser m’y arrêter quand un homme sort de chez lui tout en hâte. Occupé à ranger sa maison, il a failli rater mon passage et s’en serait voulu. Une cafetière fumante et deux tasses prêtes à être servies m’attendent, posées sur la boite aux lettres devant sa porte. Mais qui est donc cet étrange personnage? Comment pouvait-il savoir que j’allais passer, moi, à cette heure là? Et puis, d’abord, était-ce bien moi qu’il attendait ou fait-il de la sorte avec tous les pèlerins de passage, occupant ainsi ses journées à les guetter? Je suis un peu perplexe, mais contre tant de spontanéité et de courtoisie, je ne pouvais qu’accepter son invitation. Peut-être en apprendrais-je ainsi un peu plus sur lui et son étrange manège…

Monsieur Pinois, puisque c’est de lui qu’il s’agit, vit sur le Chemin depuis des lustres. Il l’a presque toujours connu, et depuis qu’il est pensionné, il se fait un plaisir de tailler une bavette et offrir le café à ceux qu’il voit passer. Oui, mais moi? Moi, il m’attendait ! Mais bien sûr qu’il m’attendait, puisque sa femme l’avait prévenu de mon passage ! Je suis de plus en plus intrigué par ses propos, et devant ma mine déconfite, il m’explique qu’en fait, ce matin, sa femme se rendant en ville en voiture, m’avait vu traverser la route. Elle s’était arrêtée pour s’assurer de loin que j’étais bien un pèlerin, et lui avait tout simplement téléphoné pour le prévenir de mon passage un heure plus tard. Ainsi donc me fut révélé deux mystères en un ! Pas de magie, pour cette fois, juste un peu de technologie. Mais pour peu, il aurait pu se faire passer pour un devin de la plus grande qualité, je n’y aurais vu que du feu !

Je reste quelque temps avec lui. Il m’invite à le suivre dans sa salle à manger, me sort quelques cartes postales envoyées par quelques-uns de mes prédécesseurs, me donne son adresse pour que je ne manque pas de lui en envoyer une. Ce dont je lui fais la promesse. Il me montre aussi sa collection impressionnante de fossiles trouvés lors de ses ballades aux alentours. Pour enfin m’accompagner jusqu’au bout du sentier. C’est de là que tous les jours, il observe, rêveur, la colline d’en face. Les distances sont trompeuses, me dit-il. Alors qu’elle semble si proche, il vous faudra encore deux bonnes heures pour l’atteindre. Sans plus attendre, je lui serre la main, et le laisse aux prochains pèlerins qui rythmeront ses journées.

Il avait fichtre raison ! La descente aussi périlleuse que chaotique m’amène vite en fond de vallée, mais un long sentier traine à me conduire au village. Et puis il y a la montée, l’interminable ascension. Vezelay se mérite. Sous le soleil de midi qui parvient même à percer à travers les arbres, j’avance péniblement, lentement… Mais sûrement ! Mètre après mètre, mes yeux se troublent. Wilson m’est non seulement d’une aide précieuse, mais il devient également un soutien nécessaire et inébranlable.

Au moment de franchir la porte des remparts, je marque un temps d’arrêt. Le silence qui émane de la cité me donne l’étrange sensation d’être seul. Les derniers pas se font en sanglot, submergé par un mélange de gratitude et de fierté. Au milieu du parvis de la basilique, je pose un genou à terre et me mets à prier.

Je ne sais pas combien de temps je suis resté là, sans bouger. C’est en me relevant que j’ai aperçu Jozef et Staf, mes amis de Louvain, s’avançant vers moi. Heureux de partager ma joie, on se congratule mutuellement. Arrivés hier soir, ils ont profité de la matinée pour déambuler dans les quelques rues en pente, et s’apprêtent déjà à repartir. On échange quelques mots, je leur souhaite un Buen Camino. Ils m’indiquent la direction du gîte, puis ils s’en vont en se laissant descendre le long de la route principale à peine plus large qu’une ruelle. Je ne les reverrais jamais…

A l’accueil Sainte Madeleine, c’est une jeune Sœur souriante et dynamique qui vient à ma rencontre. On est loin ici des gîtes amateurs et des refuges municipaux. Une vaste pièce servant à la fois de cuisine, de salle à manger et de salle commune, est équipée avec tout ce qui suffit largement à notre bien-être. Une petite cour intérieure vient compléter l’imposant édifice, agencée comme une terrasse d’agrément.

C’est dans cette cour que je me décide à m’installer pour manger. Bien au chaud sous ce soleil de printemps, je vais rapidement être rejoint par un jeune homme à l’air fatigué et légèrement débraillé.

Brecht, un énième compatriote belge parti de Louvain, commence à me faire penser que tout Louvain s’est donné rendez-vous sur le Chemin ! Il a quitté notre Belgique natale le 16 février dernier. Près d’un mois et demi pour parcourir une distance que j’avais couverte en 24 jours. Dans un français impeccable, il m’explique alors que différents soucis matériels et de santé l’avaient contraint à s’arrêter plusieurs fois. Mais il restait confiant. Jusqu’ici, le Chemin avait répondu à tous ses besoins, et il ne pouvait en être autrement pour la suite !

Brecht est un brave garçon de 29 ans. Fragile et un peu paumé, déçu par le monde du travail et ses obligations, mais surtout soucieux d’évoluer en fonction de ses aspirations, il était tombé en profonde dépression. Ingénieur de formation, mais peu convaincu de son choix, il s’était alors lancé sur le Chemin sans trop savoir ni comment, ni pourquoi, sans aucune préparation, dans l’espoir d’y trouver sa voie. Tout heureux de pouvoir parler avec moi, il m’a avoué en me serrant dans ses bras, que j’étais le premier pèlerin qu’il rencontrait. Et il tenait absolument à partager son repas avec moi.

Alors qu’on mettait en commun cacahuètes, pains et saucissons, ainsi qu’un reste de pâtes trouvé dans le frigo du gîte, ça sera au tour d’Anne-Marie et Nathalie de faire leur entrée. Nullement pèlerines, elles s’estiment ici chez elle, et viennent régulièrement passer leur temps au contact des pèlerins. Anne-Marie est une ancienne religieuse ayant renoncé à ses vœux. Mais c’est toujours dans la prière qu’elle s’est installée à Vezelay pour gagner sa vie en peignant des icônes à l’ombre de la basilique. Un personnage haut en couleur, un peu bourru, mais tellement attachant. Je lui trouve même un accent et des expressions qui ne me sont pas inconnus. Et pour cause, perdue ici au milieu de la France, Anne-Marie est originaire de Verviers, petite ville à moins de 30 kilomètres de chez moi ! Le monde n’est donc réellement qu’un grand village, le Chemin n’est qu’un sentier de son jardin. Quant à Nathalie, elle est ici en quête de sens, et c’est à l’appel d’Anne-Marie qu’elle est venue s’installer ici pour quelques semaines en tant qu’apprentie.

Voilà donc une bien belle brochette de joyeux lurons réunis autour d’une table devenue bien trop petite pour contenir tout nos restes. La conversation va bon train. L’ambiance est conviviale, comme si nous nous connaissions depuis toujours. Anne-Marie ne cesse de me chambrer en me parlant wallon et en accentuant son accent. Nathalie se fait plus discrète à l’ombre de son mentor. Quant à Brecht, il semble parfois ailleurs. Peut-être a-t-il du mal à saisir toutes les subtilités de nos paroles. Peut-être est-il simplement un doux rêveur parvenant à s’isoler parmi la foule. Quoiqu’il en soit, le repas se passe comme ça, avant que nos deux dames ne retournent à leur travail.

Enfin seul, nous nous prélassons au soleil. L’ambiance est feutrée. Peu de voiture, de rares touristes ou pèlerins plutôt discrets. Pas un bruit ne vient troubler notre quiétude. Jusqu’à ce qu’un visage familier vienne me saluer. Lieven l’anversois! Je ne l’avais plus vu depuis Epernay. Je le savais devant moi, mais jamais je n’aurais espéré le revoir. Il vient rechercher son sac à dos, un peu triste et nostalgique. Pour lui, le voyage s’arrête aujourd’hui. Je me lève pour le serrer dans mes bras. On se connait à peine, mais c’est ainsi. La soirée et quelques kilomètres partagés auront suffi à m’attacher à ce personnage atypique. Il sera bientôt de retour sur le Chemin en compagnie de sa femme. Mais à ce moment là, moi, je ne serais plus là.

Avec Brecht, nous déambulerons ensuite toute l’après-midi dans un dédale de ruelles. Nous finirons par atterrir sur la devanture du magasin d’Anne-Marie, où nous serons invité à prendre un thé qui s’éternisera jusqu’à l’heure du souper. Mais avant de passer à table, contre toute attente, Nathalie nous propose de la suivre pour assister à une messe orthodoxe. C’est une occasion qui ne se représentera peut-être plus jamais, et nous lui emboitons le pas vers une petite maison insignifiante qui abrite en son sein une église, où du moins, une pièce réservée à l’office dans laquelle je retrouve un vingtaine de participants.

Je fus un peu surpris par cette expérience. Le prêtre, enfermé dans ses louanges, interagit très peu avec nous. Des chants sont parfois entonnés par ce qui semble représenter une chorale. Nous sommes invités à nous lever, et à rester longtemps à contempler les différents icônes présentes. Je suis en plein soleil, je suis fatigué, j’ai faim. Je finirais par m’asseoir en attendant la fin de l’office, dont je ne retire pas grand chose. Je ne suis pas fermé à la religion, mais ce que l’homme en fait, ses interprétations et son expression me restent parfois hermétiques. Prier ne m’est pas étranger, loin de là, mais je n’ai pas besoin d’un lieu, ni d’une heure pour ça.

Après la messe, c’est ensemble que nous retournerons à l’accueil Sainte Madeleine pour la préparation d’un repas en commun. Entre la sauce bolo de Brecht, aussi épaisse qu’une ratatouille, et l’énorme quiche lorraine d’Anne-Marie, on se remplit la panse comme des gros ! Nous sommes huit ce soir: un couple de hollandais, une parisienne un peu hautaine, une bretonne, Anne-Marie et Nathalie, Brecht et moi-même. On se croirait parfois plus en colonie de vacances que sur le départ d’un long pèlerinage.

La soirée se prolonge, Anne-Marie nous révèle ses dons de magnétiseuse et se propose de nous masser les épaules, on partage un gâteau aux pommes, on rit beaucoup, mais on s’interroge aussi sur nos motivations, on se demande jusqu’où on va. Brecht a décidé de rallier le Puy plutôt que de continuer sur la voie de Vezelay. Arrivera-t-il finalement à trouver la paix intérieure qu’il recherche? Quant aux autres, ils vont tous emprunter la branche nord par Nevers, alors que j’ai décidé de partir sur Bourges (*). Je les quitterai ce soir en m’endormant, je ne saurai jamais ce qu’ils sont devenus…

Demain, je me lèverai pour un nouveau matin, sur un autre Chemin.


(*) La Via Lemovicensis, au départ de Vezelay, se divise en deux voies, une au nord en passant par Bourges, et l’autre au sud en descendant sur Nevers, avant de se rejoindre à Gargilesse en un tronçon commun jusque Saint-Jean-Pied-de-Port.


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© Luc BALTHASART, 15/04/2016

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