08/05/2015, jour 55 : Beyries – Orthez

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Fidèles à leurs habitudes, Daniel et Nadège, dès potron-minet, se préparent au départ. J’ai toujours un peu de mal à comprendre ces gens matinaux que tout presse sur ce chemin où rien ne presse. Certes lorsque je bivouaque, je ne suis pas enclin non plus à rester seul sous ma tente. Certes nous ne sommes pas là non plus pour s’offrir des grasses matinées de roi, encore que même en temps normal, ça n’est jamais mon choix. Mais de là à se lever alors que l’aube ne pointe pas encore le bout de son nez, pour se préparer dans un demi-obscurité à la lueur des frontales, en prenant garde de ne pas faire le moindre de bruit afin de ne pas réveiller les autres, quel est l’intérêt ? Quel est l’intérêt de partir dans le noir alors que la nature nous offre mille visages lorsque le soleil nous inonde de ses rayons encore frais du matin ?

Une chose est sûre en tout cas pour Oli et moi : le choix est fait de prendre le temps d’apprécier chaque instant ! Et c’est avec une satisfaction non dissimulée que nous nous étirons chacun de tout notre long dans nos lits de camps presque trop petits pour nous contenir tout entier. Mais bon Dieu, qu’est-ce qu’on y est bien, qu’est-ce qu’on avait besoin de ce havre de paix, de ces nids douillets et de cet accueil. On décide donc de se la jouer tranquille aujourd’hui. Lui, parce qu’il est encore fatigué de la veille. Moi, parce que l’expérience des jours passés m’aura au moins réappris à mesurer mes efforts. De plus, tout à la joie de s’être retrouvés, je pense surtout qu’on n’a pas trop envie de se quitter. On sent bien l’un et l’autre qu’on est un peu dans le creux de la vague, que certains êtres nous manquent, que nous avons quelque part un peu la nostalgie du pays. Se retrouver ensemble, si loin de chez nous, avec nos accents et nos expressions qui nous sont chers, nous met donc inconsciemment un peu de baume au cœur.

C’est au ralenti qu’on s’extirpe de nos sacs de couchage. Pendant qu’il replie ses affaires, je m’applique à préparer un café dont le parfum envahit peu à peu l’immense salle des fêtes. A croire d’ailleurs que cette odeur passe au-delà des murs puisqu’elle attire notre trublion de la veille. Bien que je reste cependant convaincu que cela fait partie de ses rituels, et qu’il guette chaque matin le réveil des pèlerins de la veille.

Qu’à cela ne tienne, on l’invite à se joindre à nous et à partager notre table : quelques morceaux de baguette, un peu de confiture et ce fameux café fumant. Nous sommes d’autant plus heureux de le retrouver qu’il ne pleut pas ce matin, contrairement à son dicton de la veille. On se fait donc un malin plaisir à le prendre à défaut. Mais il ne sera pas dit qu’on contredit un basque. Sans se démonter, il nous répond aussitôt : “Oooh là, malheureux, détrompez-vous ! Il a sûrement plu quelque part !!!“. Il ne nous en fallait pas plus pour repartir dans un fou rire mémorable.

Il est déjà presque 9 heures quand nous prenons congé de notre hôte. Il nous accompagne jusqu’aux limites du parking, comme si cette limite marquait pour lui la fin d’un territoire et le début d’un autre monde, celui des étrangers où il ne fait pas bon s’aventurer. Il nous regarde nous éloigner, peut-être un peu nostalgique, mais sûrement déjà impatient de découvrir les nouveaux pèlerins qui feront halte ici ce soir, pour leur raconter à chaque fois les mêmes histoires.

C’est une petite étape qui nous attend. A peine 17 kilomètres pour rejoindre Orthez. Non pas tant que nous ne voulions en faire plus, mais plutôt parce que le trajet l’impose presque en fonction des logements disponibles et de la distance qui nous sépare encore de Saint-Jean-Pied-de-Port, arrêt obligé, dernière halte avant l’ascension des Pyrénées et le passage en Espagne.

Un très joli parcours, qui alterne à merveille quelques longueurs asphaltées avec d’interminables sentiers à travers des champs entrecoupés de forêts éparses. On change clairement de paysages, on laisse les Landes derrière nous pour retrouver un relief beaucoup plus marqué. Nous le remarquons cependant à peine. Car étrangement aujourd’hui, nos pas nous semblent légers, comme si la fatigue accumulée des derniers jours s’estompait en présence de l’autre. On se laisse aller à quelques confidences, bien que l’essentiel de nos conversations soit fait de boutades. On s’amuse comme des enfants à imiter nos pairs, ces autres pèlerins croisés ci et là au fil des jours, soulignant leurs tics de langage ou leurs traits de caractère. C’est du bonheur à l’état pur, une insouciance qui nous porte.

Nous resterons ensemble toute la journée… A l’exception d’un unique tronçon où nos topo-guides divergent. A la sortie de Sault-de-Navailles, alors que mon livre m’invite à suivre le balisage et à continuer sur la route principale, celui d’Oli lui conseille de couper court en prenant la tangente. Petit moment de flottement entre lui et moi, mais en même temps, ça n’est que pour gagner quelques dizaines de mètres et on se retrouve un peu plus loin. Nous voici donc partis chacun de notre côté.

Je le retrouve effectivement quelques centaines de mètres plus loin, marchant à contre-sens de l’autre côté d’un fossé infranchissable. Son chemin avait été coupé en deux par une nouvelle route départementale. Un peu perplexe et moqueur, je lui crie : “Pardon, Monsieur, Compostelle, c’est bien par là?“. Il me répond, sur le même ton de la plaisanterie mais en prenant l’air courroucé : “Oui, oui, mais j’aime bien, je prolonge un peu !“. Quelle rigolade, on en perdra même notre souffle… Je pense que cette anecdote aura été le point d’orgue de notre journée.

L’arrivée sur Orthez se fait au terme d’une longue descente par une petite route qui quitte peu à peu les champs pour rencontrer les premières habitations. Une entrée toute en douceur, donc. Mais une route qui met nos sens en alerte puisque notre bon basque de ce matin nous avait dit qu’il nous verrait certainement passer. Il est en effet invité ce midi à venir diner chez son fils qui occupe une de ces maisons qui longent la route. On est donc à l’affût, avec comme seule indication que la route surplombe le jardin en contrebas, et qu’ils seraient certainement réunis sur la terrasse. Et de fait, nous aurons l’occasion de le saluer au loin, probablement fier ensuite de pouvoir raconter qui nous sommes.

On loge à l’hôtel ce soir. Mais attention, pas n’importe quel hôtel : l’Hôtel de la Lune ! Sous ce nom prestigieux se cache en fait un ancien édifice du XIIIème siècle qui était autrefois une auberge accueillant tous les personnages importants de passage à Orthez. C’est dire si aujourd’hui, nous sommes des hôtes de marque ! Invités par la mairie à séjourner à l’hôtel, dans une maison-forte presque dans son jus d’époque, quel luxe ! Nous sommes tellement à la hauteur de l’honneur qu’ils nous font qu’en pénétrant dans la cour, même nos noms sont scandés du haut de la fenêtre du second niveau. Quelle surprise, quel accueil !

C’est en fait Daniel sans Nadège qui nous hèle, tout fier d’être arrivé avant nous et déjà installé. Le contraire eut été étonnant, puisqu’ils avaient deux bonnes heures d’avance. Nous empruntons l’escalier de pierre qui s’enlace dans la tour de guet pour les rejoindre et découvrir un logement tout confort comportant deux chambres de trois lits, une belle salle de bain et une cuisine avec, tenez-vous bien, une machine à laver !

Puisqu’ils occupent déjà une des chambres, nous allons donc squatter l’autre. Et les installations vont bon train dans une ambiance des plus détendues, pendant que Nadège s’affaire à préparer le souper de son petit mari. Oli et moi, douches prises, et machine à laver chargée, nous partons à la découverte de cette merveilleuse cité médiévale, et de son fameux pont qui enjambe le Gave-de-Pau, un pont qui a la particularité de posséder encore sa porte de garde.

Quelle surprise lorsque nous revenons enfin à notre “hôtel” d’y retrouver Johanna et Carine que nous avions croisées une semaine plus tôt à Saint-Ferme. Il se fait tard, elles sont fatiguées, elles ont faim. Et puisque Nadège a si bien cuisiné pour Daniel et elle, nous décidons avec nos amies hollandaises de ne pas s’enquiquiner à cuisiner. Pendant qu’elles prennent leur douche et se reposent un peu, nous allons chercher des pizza à emporter avec une bonne bouteille de piquette, ce délicieux vin du patron généralement vendu à l’emporte-pièce dans ce genre de fast-food.

Quand vient enfin l’heure du couché, repus et détendus, il faut encore s’organiser pour faire place à nos amies. Puisque nous nous retrouvons maintenant avec trois hommes et trois femmes, il semblait donc logique que nous répartissions les chambrées en conséquence. Pour notre plus grand plaisir, c’est donc Daniel qui s’y colle, quittant sa douce moitié pour venir se joindre à nous. Précisons “Pour notre plus grand plaisir”, car coincé entre Oli et moi, juste avant l’extinction des feux, il nous gratifiera d’une de ses râleries dont il a le secret et qui ont le don de nous amuser.

Daniel a semble-t-il le sommeil très léger. Aussi, comme bon nombre de pèlerins, il s’est équipé de bouchons d’oreilles. Mais après autant de jours et différents essais sur le Chemin, il semblerait qu’il n’ait pas encore trouvé ceux qui lui conviennent. C’est finalement bougon et rempli de dépit qu’il abandonnera la partie, non sans avoir essayé une énième paire qui visiblement ne lui apportait pas encore satisfaction, alors qu’Oli et moi échangions un regard complice et amusé.

Rassure-toi, Daniel, nous serons doux et silencieux comme des agneaux… Bonne nuit ?

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© Luc BALTHASART, 07/01/2019

7 réflexions sur « 08/05/2015, jour 55 : Beyries – Orthez »

  1. Hoi Luc.

    Mooie herinneringen en een goed adres om te slapen. Trudy en ik gaan in september van Lissabon naar Porto lopen. De Camino Portugees. Porto Santiago hebben we al gedaan. Vriendelijke groet Dannis

    1. Hallo Dannis. Wat een plezier om van je horen.
      Ik zal ook van Portugese camino zeker in toekomst doen.
      Om deze jaar, in augustus maand, zou ik willen wandelen op de weg van Arles naar Puente la Reina (genaam Via Tolosana), in Frankrijk.
      Alle vriendschappen aan trudy en van jou.

      Luc

    1. Bonjour Yvan,

      Merci pour ton commentaire.
      Quant au “Portugese”, il fait partie de très longue liste des Chemins que je souhaiterai découvrir.
      Cette année, je compte arpenter la voie d’Arles. Tout comme j’aimerai aussi un jour “faire” la via de la Plata, ainsi que la voie du Puy (mais pour cette dernière, hors-saison, pour éviter la foule !).
      Enfin bref, nous n’aurons pas assez d’une vie tant il y en a ! 😉

      Luc

      1. Mon très cher Luc.
        quel plaisir de te relire et ainsi faire remonter de si beaux souvenirs. Cela faisait trop longtemps a mon gout que tu n’avais pas publié d’article et, a vrai dire je me posais des questions.
        L’avantage de ce chemin est que nous passons tous au mêmes endroits et que chacun puisse ressentir malgrè cela des choses différentes.

        Pour ma part je repartirais cette année sur le chemin au mois d’avril.

        1. Mon trèèèès cher Fred !

          Tu sais que tu fais partie de ces nombreuses personnes que je n’oublierai jamais ? Mais que tu es surtout parmi celles qui m’ont réellement marqué ? Je t’avais senti si proche de moi et de mon histoire à travers celle de ton fils.

          Hééé oui, ça faisait longtemps. Une formation en tourisme, pas mal de boulot, un peu la flemme, je l’avoue, car l’air de rien, cela demande pas mal de temps et d’énergie, mais c’est avec joie que je reprends la plume. Et quel bonheur de vous retrouver, de te retrouver, et de lire à nouveau vos commentaires et tes réactions.

          Tu repartiras d’où en avril ? Pour ma part, je pense arpenter cette année la voie d’Arles. Ca se dessine tout doucement…

          A bientôt,
          Luc

          1. Luc, je dirais la même chose a ton sujet.
            la soirée que nous avons passé et les échanges que nous avons pu avoir ensemble restent gravés dans ma mémoire. il faut avouer que ce chemin est bien fait, on y part avec des certitudes et on reviens avec des questions, on marche seul et pourtant on est si entouré par nos semblables, et surtout pour certain un besoin insurmontable quasi maladif nous étreint et le seul traitement réside dans le fait de repartir encore et toujours user nos chaussures et nos certitudes sur le chemin.
            de mon coté je n’ai rien arrêté sur mon prochain départ. ce sera certainement fin avril. par contre j’ai la curieuse sensation que le Francés à encore beaucoup a m’apprendre. j’ai donc bien envie d’aller retrouver ou plutôt d’aller rechercher les souvenirs que j’ai de ma première expérience de cheminant.

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