26/04/2015, jour 43: Sorges – Périgueux

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Lever cool ce matin, on n’est pas pressé. Après les exploits d’hier et la perspective d’une grande cité aujourd’hui, seuls 22 kilomètres nous attendent. On prend notre temps pour bénéficier encore quelques instants de la bienveillance de notre hôte. Et bien qu’elle ne soit pas du matin, nous trouvons une table déjà dressée, devant une Henie qui baille aux corneilles.

Les déjeuners français s’inscrivent tous dans la même trame : bol de café et baguette, beurre et confiture ! Le reste est laissé aux habitudes de chacun: certains font trempettes, alors que d’autres la croquent directement. L’un ne met que du beurre, ou uniquement de la confiture, le plus souvent les deux, mais rarement le pain est laissé nature.

Le grand Dannis est déjà prêt, lui qui ne traîne jamais. Pour lui, peu importe la distance, l’important est d’avancer, et d’arriver si possible le premier. Pas qu’il en fasse une course, même si ses grandes jambes lui permettent de réaliser des exploits sans presqu’aucun effort, mais c’est sa façon de marcher: partir tôt pour arriver tôt. Ses motivations m’échappent d’ailleurs: est-ce le plaisir de découvrir le gîte en primeur, prendre sa douche avant les autres? Pouvoir faire ses lessives à son aise? La possibilité de choisir son lit? Ou tout simplement profiter d’un repos bien mérité, pour visiter ensuite l’étape du jour dans les meilleures conditions? Son choix lui appartient, et alors que nous sommes encore tous attablés, nous le saluons d’un Buen Camino, certain de le retrouver bientôt à Périgueux. On finira par décoller vers 9 heures. Nos sacs à dos bien sanglés, chacun avec son bâton, nous saluons Henie, et partons en quête d’une supérette pour nous ravitailler.

Concernant ces bâtons, mon expérience déjà passée et les mois à venir m’amèneront à distinguer plusieurs écoles. Beaucoup optent pour des sticks télescopiques aux couleurs parfois criardes. Ceux-ci vont souvent par paire, et de leur qualité souvent médiocre découlent un horrible cliquetis qui finira vite par m’exaspérer lorsque l’un d’eux se mettra dans mon sillage. A ce sujet, j’ai encore en mémoire un jeune asiatique au demeurant avenant mais aux sticks Made in China qu’Olivier et moi rêvions de briser sur nos cuisses durcies par des semaines de marche intensive ! Et sa façon d’avancer, d’un pas rapide, mais ponctuée de nombreuses haltes, faisait qu’à longueur de journée, on n’avait cesse de se chevaucher.

Mais d’autres, comme Patrick, Oli et moi, par exemple, nous avions opté pour un beau bourdon en bois. Fait maison, s’il vous plaît ! Et quelles que soient sa taille, sa forme ou son essence, il faut bien admettre que ce bourdon prend bien vite pour nous une dimension presque humaine. J’avais pris le temps quelques mois avant mon départ, d’aller en forêt le sélectionner. Je l’ai mis à ma taille, je l’ai écorcé, fait sécher, poncé, teinté, huilé. Je l’ai percé d’un tuyau de laiton pour y glisser une corde. J’ai demandé à mon parrain, marin dans l’âme, d’agrémenter ce lien de beaux nœuds bien serrés. J’ai enfin renforcé sa pointe d’une bague de cuivre et d’un pic en inox. Ainsi paré, il m’a tellement aidé, parfois au péril de sa vie pour sauver la mienne. Je ne vous avais jamais parlé ainsi de Wilson. Et encore aujourd’hui, il est et restera mon plus fidèle compagnon de marche, témoin de toutes mes rando, de tous mes pèlerinages.

A la supérette, en plus des traditionnels fromage, chocolat et quignon de pain, je m’offre un extra par le biais d’un tube de mayonnaise. Ce fut en fait l’objet d’un moment de nostalgie entre Dannis et moi durant la soirée d’hier. Loin de nos contrées respectives, nous rêvions en effet du goût de la mayonnaise. Aussi, lorsque par hasard je suis tombé dessus au magasin, mais est-ce vraiment un hasard?, je n’ai pu m’empêcher de sourire et d’en prendre un pour lui en faire ce soir, la surprise !

Sur le pas de la porte, on se concerte quelques instants avant de démarrer. Henri trépigne déjà de s’en aller. Cela ne lui va pas de traîner, et savoir que Dannis a déjà plusieurs dizaines de minutes d’avance sur lui le désespère. Patrick et moi lui emboîtons le pas à notre rythme, tant et si bien qu’il aura vite fait de disparaître au premier méandre du sentier.

Nous marchions à peine depuis 200 mètres que déjà, la pluie s’invite: elle ne nous quittera pas de la matinée ! Un joli petit crachin bien collant, une pluie pénétrante, à peine assez intense pour nous obliger à revêtir nos combinaisons étanches, mais pas assez faible pour dire de marcher les bras nus. J’enfile donc mon coupe-vent dont j’espère que l’effet déperlant suffira à me prémunir de ce que je qualifierai de bruine épaisse. Et nous continuons ainsi, quittant rapidement Sorges en empruntant de larges sentiers entre champs et vergers.

Je ne ferai pas ma journée avec Patrick, aujourd’hui. Bien que sa compagnie me soit très agréable, j’aspire encore à marcher seul, à me ressourcer des bruits de la nature et de tous ses bienfaits. Hier, nous avions conversé toute la journée. Nos confessions et nos rires se sont succédés sans discontinuer, et peu de silences sont venus ponctuer nos flots de paroles.  Aujourd’hui, j’aspire à plus de sérénité. A-t-il le même ressenti que moi? Est-ce lui qui va lentement accélérer le pas ou moi qui vais inconsciemment ralentir? Toujours est-il qu’après quelques kilomètres, il ne sera plus pour moi qu’un point à l’horizon. Je pense que nous avons besoin de solitude, autant que nous aimons marcher ensemble, et c’est dans cet équilibre, presque une alchimie savamment dosée, que nous ferons notre journée.

Aux vues dégagées vont suivre d’immenses forêts. C’est un beau parcours propice à la méditation, même si rien de particulier n’occupe mon esprit. Il y a belle lurette que j’ai fait ma grande lessive. Les larmes ont suffisamment coulé, j’ai suffisamment hurlé au fond des bois mon mal-être, mes regrets et mes angoisses, pour pouvoir maintenant profiter simplement d’un papillon qui virevolte devant mon nez. Plus je regarde les photos que je prends de moi au quotidien, plus je trouve en effet que j’ai l’air serein. Malgré la fatigue, aucune cerne ne souligne mon regard qui s’illumine d’une étincelle de liberté retrouvée. Même les rides qui apparaissent aux coins de mes yeux lorsque je souris prennent l’apparence de sillons adoucis. Le soleil me donne ce teint halé, signe de bonne santé. Ma barbe s’épaissit, me conférant un air de sage qui me convient. En bref, j’ai trouvé ici ma place dans ce vaste monde.

Par je ne sais quel miracle, je rattrape Patrick à l’entrée de la ville. Une banlieue qui, comme toutes, n’est pas des plus agréables, à nous, pèlerins, qui nous nous sentons un peu étranger à ces pavillons clos et ces rues encombrées. Cela ne correspond plus à nos besoins, encore moins à nos aspirations. On entre alors dans un mode automatique, on avance en foulant l’asphalte avec l’unique objectif d’arriver au plus vite. Bien que cette fois, cette joyeuse entrée se déroule en longeant les quais verdoyants de l’Isle et en empruntant une passerelle piétonne pleine de charme.

Le gîte est largement décentré de la cité. Nous passons à côté de la majestueuse cathédrale Saint-Front, étrange mélange harmonieux d’art roman et byzantin, sans nous y arrêter mais avec la promesse d’y revenir. Nous arpentons quelques ruelles aux allures médiévales, puis une enfilade de boulevards et de ronds-points. Avant de retrouver Henri et Dannis propres comme des sous neufs au gîte.

L’accueil se veut formel. Pas d’hospitalier aujourd’hui, mais un bénévole de l’association locale qui vient nous retrouver pour enregistrer notre passage, encaisser son dû et tamponner nos crédentiales. C’est cordial, d’une grande efficacité, avec juste ce qu’il faut de convivialité. Après son départ, le gîte est enfin à nous, et on se répartit les chambres: on isole Dannis le ronfleur, Henri, par pudeur ou besoin d’intimité, décide de s’installer seul, tandis que je partagerai la troisième pièce avec Patrick. La cuisine n’est pas des mieux achalandée, la douche, très propre et pratique, est cependant très petite.

Alors qu’Henri et Dannis partent en repérage d’un lieu pour souper, nous en profitons pour nous laver et faire nos lessives. Et lorsque le quatuor se reconstitue, c’est d’un commun accord que nous partons à la découverte du centre ville. Le temps s’est radouci depuis midi, et surtout, la pluie s’en est allée. On en profite pour s’installer à la terrasse d’un bar, où nous commandons sans tarder des demis de bières pour nous hydrater ! C’est médical, soyez-en assuré…

La cathédrale Saint-Front est très particulière. Extérieurement déjà, elle dénote de par son apparence, ses dômes et ses lanternons qui se dressent comme autant de minarets. Mais une fois pénétré à l’intérieur du vaisseau de pierre, c’est une impression massive, presque oppressante qui m’envahit. Alors que le style roman éveille souvent en émoi et méditation, je ne ressens ici que de la froideur. Je ne suis pas à mon aise, rien n’accroche mon regard, rien ne soulève en moi l’envie de m’attarder. J’en fais donc vite le tour, avant de visiter une petite chapelle consacrée à Saint-Jacques. Et je respire…

Dans cette chapelle presque totalement dépouillée, seuls un autel et quelques bancs la meublent. Et une statue du Matamore, en bois grossièrement sculpté. On y devine la patte de l’artiste dans chaque coup de ciseau. On peut presque ressentir l’émotion qu’il y a mise. Patrick me rejoint, il a probablement la même impression que moi, et je trouve que l’endroit est bien choisi pour faire une photo en compagnie de mon ami !

Il est bientôt l’heure de souper. Henri et Dannis ont repéré quelques établissements non loin du gîte. On ira faire notre choix ensemble. Entre un couscous marocain qui ne nous attire pas, un buffet de la gare dont la carte n’est guère inspirante, et un bar dont la cuisine ferme le dimanche, notre dévolu se jettera par défaut sur un kebab. Sauf pour Henri, pour qui il est hors de question de se contenter de ça, et décidera de faire ripaille dans un établissement autrement plus sélect, là où il pourra enfin se délecter de pommes de terre sarladaises.

Nous sommes donc à trois, dans ce lieu finalement très convivial. Les boissons sont en canette, les assiettes garnies se déclinent toutes sur le même schéma, mais finalement, c’est pas cher, c’est riche et gras,  c’est roboratif! Et c’est ce que nous recherchons après une journée de marche. La télé gueule des airs de musiques exotiques, ça sera peut-être le seul point négatif. Jusqu’à ce qu’un flash spécial vienne brusquement interrompre le programme : un séisme a frappé le Népal, causant la mort de plus de 2000 personnes. Avec le crash de la GermanWings à peine un mois plus tôt, ce seront les deux seuls faits d’actualité qui me parviendront tout au long de mon périple.

Nous retournons un peu penauds mais repus vers notre logis. Henri est déjà là. Il s’est régalé, paraît-il ! On en profite pour discuter un peu du découpage des prochaines étapes. Entre le Lepère et le Miam-Miam, les trajets diffèrent en effet parfois un peu. Mais c’est surtout le fait que le temps d’Henri et Dannis est compté: le premier s’arrête à Saint-Jean-Pied-de-de-Port et doit retourner au plus vite pour reprendre une activité normale, tandis que Dannis est attendu à Compostelle, et doit donc déjà penser à allonger les étapes pour arriver à temps. Patrick et moi, plus sereins et détachés, décidons de ne point trop en faire : les étapes sont ce qu’elles sont, et nous les respecterons. Ce qui devrait nous mener au pied des Pyrénées aux alentours du 10 mai prochain…

Retrouvez toutes les photo du jour 43

Hier

Demain

© Luc BALTHASART, 26/05/2017

8 réflexions au sujet de « 26/04/2015, jour 43: Sorges – Périgueux »

  1. Bonjour Luc !!!!

    Ah Ah enfin des nouvelles du chemin ça commençait à me manquer !!!
    Chez nous le récit, le diaporama tout est terminé , nous avons même fait 2 projections avec amis et famille qui nous on félicité du travail (fait par Josette) ainsi que pour le chemin réalisé.

    Juste une information : dis moi tu termine cette journée en parlant du 10 « juin » prochain ???
    ce ne serait pas par hasard « mai »
    Aller a bientôt pour d’autres récits toujours aussi passionnant .
    Amitiés de deux pèlerine , pèlerin.

    1. Mais si, bien sûr, grand distrait que je suis ! Heureusement que je peux compter sur ton suivi et ta lecture attentive pour corriger toutes mes bêtises!
      C’est corrigé: c’est bien pour le 10 mai que je devrais théoriquement arrivé à SJPP… Je dis théoriquement, car je laisse un peu de suspense: quelles péripéties vais-je donc encore devoir subir? Qui vais-je donc encore rencontrer? Notamment à Saint-Palais? 😉

      Quant au diaporama, ça serait chouette de pouvoir le partager sur youtube par exemple. Je suis vraiment impatient de voir ça !

      Gros bisous, « papa et maman » 😉

  2. Bonjour Luc,

    je lis avec beaucoup de plaisir le récit de ton pélerinage. J’en rève moi aussi, j’espère pouvoir surmonter mes craintes et ma peur et un beau jour, me mettre en marche.

    merci de me laisser prendre part à la suite de ton récit,
    Sonia

    1. Ne me dites pas merci de vous laisser prendre part à mon histoire, c’est moi qui suis honoré de vous compter parmi mes fidèles lectrices.

      Vos craintes sont celles de tous ceux qui ne se sont pas encore lancer sur le Chemin. Et votre sac, au début, aura le poids de vos angoisses…

      Allégez-le, évacuez vos peurs, éliminez vos doutes, et un jour, partez !

      Luc

  3. que dire , je reste un grand lecteur assidu , enfin dés que j’ai le temps mais a chaque fois , simple droit direct au cœur
    chapeau, l’artiste

  4. Bonjour Luc,

    C’est toujours avec autant de bonheur que je te lis.
    Même si cette fois, c’est avec un certain retard ! Mais j’avais la meilleure excuse… j’étais sur le camino francès.
    J’admire toujours autant ta plume, pour moi cela n’est pas possible. Pas le don ! Aussi comme tu le sais c’est par qq photos que j’alimente mon modeste blog.
    J’espère que tu as passé un excellent moment en tant que testeur Queschua.
    Je suis déjà impatient de lire ta prochaine étape.
    Bien amicalement,

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