25/03/2015, jour 11: Signy l’Abbaye – Hauteville

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Quel déluge cette nuit! Emmitouflé sous la lourde couette d’un autre âge, j’ai entendu la pluie et le vent frapper au carreau, comme pour me confirmer que j’avais bien fait de ne pas bivouaquer. Au réveil, si plus rien ne tombe, le ciel reste plombé. Le gris s’annonce persistant, mais peu importe, il me faut avancer!

Petit déjeuner en compagnie de mon hôte. Baguette croustillante, confiture maison, beurre de ferme, et café chaud. C’est compris dans le prix! Alors, après la mésaventure de la veille, profitons-en!

Sur le seuil, Madame me  prodigue quelques précieux conseils. Ne surtout pas quitter Signy sans passer par l’impressionnant gouffre du Gibergeon. Je redescendrais donc vers le centre du village pour voir à quoi ressemble cette résurgence. Et surtout, me dit-elle, il me faut absolument éviter à tout prix le chemin de Lalobbe, réputé boueux même par temps sec! J’en prends bonne note… D’autant que les trombes d’eau tombées cette nuit n’ont certainement rien arrangé!

Je quitte Signy par un charmant petit chemin herbeux, me menant rapidement à une magnifique forêt de feuillus. Une longue route sinueuse et asphaltée la traverse de part en part. Du moins jusqu’à la maison forestière des Qatres Frères, car à partir de là, c’est un sentier à peine tracé et marécageux qui ralentit ma progression. Je dois à chaque pas user de mon bâton et tâter du terrain, afin de décider où poser mes pieds si je ne veux pas m’enfoncer!

Un peu plus loin, un panneau posé par les baliseurs de l’association RP51 m’offre l’alternative de poursuivre le Chemin à travers bois, ou de passer par un petit hameau isolé. Je ne suis qu’à quelques encablures de Lalobbe. J’ai encore en mémoire les conseils avisés de mon hôte, ce matin. Par sécurité, j’abandonne donc l’idée de rejoindre le prochain village par le Chemin officiel. Ça n’est pas vraiment biaisé puisque le choix m’est donné. Ma conscience a ses limites, et là, pour l’heure, elle ne se sent pas lésée. A gauche, toute!

A l’entrée d’un pré, je croise un brave homme occupé à couper du bois. D’un bond, il me rejoint, et nous voilà embarqué dans un long dialogue sur le pèlerinage et ses pèlerins. Il aimerait partir, mais l’âge et la raison le freinent. Une ferme ne tourne pas toute seule, et puis, il y a les bêtes… Alors, au détour de ses travaux, lorsqu’il voit arriver au loin un pèlerin, il ne manque jamais d’engager la conversation, et se met à rêver. Il m’invite à passer chez lui.  Sa femme se ferait un plaisir de m’offrir à manger, un bol de soupe, un peu de pain. Mais il est à peine 11h, et l’idée de m’arrêter trop longtemps avec ce ciel menaçant ne m’inspire guère! Je refuse poliment, non sans le remercier chaleureusement pour sa générosité. J’aurai été son pèlerin du jour, peut-être le seul, peut-être pas, mais je suis sûr qu’au fond de lui, à travers moi, aujourd’hui, il a voyagé.

Quant à moi, mon voyage est loin d’être terminé. Inexorablement, je poursuis ma route, ne me retournant que pour regarder le chemin parcouru, tout en sachant que devant moi, le plus long mais le plus beau reste à venir! Alors j’avance, et comme autant d’encouragements, mon trajet est maintenant parsemé de coquilles, tantôt discrètes, parfois plus extravagantes, ou détournées. Je ne me sens jamais perdu. Depuis la nuit des temps, aux rythmes des saisons et des siècles, le passage des pèlerins est devenu pour ces riverains une évidence. Bien plus qu’un simple balisage, ces coquilles indiquaient autrefois que là où elles se trouvent, un accueil particulier leur était réservé. Aujourd’hui le Chemin est bien tracé, ces invitations formelles sont probablement plus décoratives qu’autre chose, mais nul doute que par le passé, bien plus d’un pèlerin a eu la vie sauve grâce à ces repères.

Je continue ma route, autre lieu, autre rencontre: au village suivant, c’est un hospitalier qui me hèle au passage. Il gère un gîte et se propose donc de m’accueillir avec le sourire, un bon repas et la télé en prime. Je suis décidément en pays conquis. Et petit à petit au fil des jours, je sens que mon esprit va s’alléger de bien des angoisses. Alors que j’entame à peine ma traversée de la France, je suis reconnu, pour ne pas dire aimé ou admiré. Ces gens qui entament à peine ce long voyage sont probablement considérés ici comme des exemples de courage et de vertu. Je ne m’estime pas comme tel, mais force est de constater que je ne suis plus vu comme un romanichelle des grands chemins, mais comme un pèlerin en quête de sens. Ca fait du bien, ça rassure.

Le temps incertain m’a à nouveau incité à réserver un logement pour ce soir. La municipalité de Hauteville ayant eu la bonne idée d’aménager un local pour nous accueillir avec le sourire, c’est dans ce charmant petit village que j’ai décidé de poser mon sac. Coup de fil engageant avec Daniel, l’employé passionné qui met un point d’honneur à ce que tout soit parfait. Le local sera ouvert à mon intention, je n’aurai qu’à le prévenir de mon arrivée. Et parfait, ce le fut! A peine poussée la porte du gîte, où je serai à nouveau seul ce soir, le voilà qui arrive à vélo et s’enquière de mon confort. N’ai-je rien pour me restaurer? Qu’à cela ne tienne, Daniel a un sac rempli de provision et de plats préparés divers, je n’aurai qu’à me servir. Les prix coûtant sont indiqués sur chaque aliment, je laisserai mon dû dans un petit pot à cet usage. Une micro-onde, un coin cuisine, une douche, un lit, l’essentiel y est. C’est propre et pratique! Mon bonheur n’est qu’à ce prix,  je suis heureux d’être ici!

L’heure est au bilan de la journée. Je me suis interrogé aujourd’hui sur l’esprit pèlerin. Pour le moment, j’avance, je pense, je pleure, je prie. Je remercie chaque jour le Ciel de me permettre d’avancer. Je fais le tri dans mon esprit. Mais suis-je déjà pèlerin ou toujours randonneur itinérant? Vais-je me lever un jour différent? Je le suis déjà, je le sens! Insidieusement s’opère en moi quelques changements.  Tous mes sens sont exacerbés. les odeurs, les goûts, les couleurs sont amplifiés. L’ouïe est à l’affut du moindre bruit. Je m’ouvre au monde.  J’aime être seul et m’extasier. Un simple couple de papillons virevoltant me ravit, je parle aux fleurs, aux chevaux, aux oiseaux. Et la nature me répond. Alors oui, je suis différent. Est-ce cette ouverture au monde qui fait maintenant de moi un pèlerin?

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© Luc BALTHASART, 15/01/2016

2 réflexions au sujet de « 25/03/2015, jour 11: Signy l’Abbaye – Hauteville »

  1. Bonjour Luc,
    Toujours aussi agréable de te lire , je crois que je ne me lasserais pas de parcourir ton chemin qui nous rappel tant de bons souvenirs ………. pourtant tu ne nous as pas encore rencontré sur le chemin !! Saint Palais est encore loin pour toi à ce jour. Sinon pour la lecture de notre récit il faut que tu passes à la maison comme tu semblais avoir envie, quel plaisir se sera de ce revoir après tous ces soirées passées ensemble dans les albergues.
    Josette écrit mais plutôt pour faire relier les pages avec photos, je n’ai pas fait de blog, je ne suis pas aussi performant que toi dans ce domaine.
    Bon courage pour la suite.
    Amitiés de nous deux.

    1. Bonjour Pierre,
      Je te remercie beaucoup pour tes compliments et tes encouragements.
      Effectivement, Saint Palais est encore loin, mais sois assuré que je ne vous oublierai pas à la sortie de la superette, assis sur le rebord du bac à fleurs 😉
      Quant à se revoir, j’ai lu ton commentaire à ma femme, en lui disant que nous étions invité à passer au Mans 😉 Et comme elle aimerait que nous retournions au Mont Saint Michel, pourquoi ne pas goupiller les deux? J’ai hâte de voir l’album que Josette est occupée à composer!

      A bientôt,

      Luc

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