01/04/2015, jour 18: Sézanne – Anglure

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En longeant la rue principale pour quitter Sézanne, mon attention est attirée par le cliquetis exaspérant de bâtons bon marché qui résonne dans la quiétude matinale. Fabrice n’est pas loin, et il semblerait qu’on marche sensiblement à la même vitesse. Bon gré, mal gré, je finirai lentement par le rattraper. Il apparaît plus avenant que la veille. Une bonne nuit de sommeil, à moins que ça ne soit le généreux soleil, aurait-elle eu raison de sa moue d’hier? Nous en profitons pour marcher quelques kilomètres ensemble et faire plus ample connaissance. Mais notre binôme n’aura qu’un temps. Le sifflement désormais familier de Rineke me parvient aux oreilles. Le temps de l’attendre, nous voilà à trois, devisant dans un anglais approximatif dont j’apprendrais par la suite qu’il s’agit du langage universel des Chemins de Compostelle.

Mais je me détache vite de leur conversation. Je les connaissais un peu l’un et l’autre, tandis qu’eux se voient pour la première fois. Je me sens de trop dans ce trio. Je les laisse prendre un peu d’avance, tandis que je consulte mon guide pour déjà réserver un gîte. C’était sans compter que toute la journée, nous allions jouer à saute mouton.

Après m’avoir attendu, c’est tout d’abord la hollandaise qui décidera de faire une pause café. L’occasion pour moi de lui inculquer quelques notions de français et de savoir-vivre. Sûre de sa personne, en effet, elle n’hésite pas à interpeller une institutrice à travers la grille d’une cours d’école: Pardon, Madame, je veux un café, s’il vous plaît ! Bravo, Rineke, belle initiative, mais la prochaine fois, tu diras: je voudrais ! Sa tentative fut toutefois couronnée de succès, et alors qu’elle prenait place sur un parapet pour siroter son café, nous prenons congé d’elle et continuons à avancer entre hommes.

La voie est de nouveau bien tracée aujourd’hui, sans grande difficulté. C’est encore une fois une ligne de chemin de fer désaffectée qui, en bonne partie, nous montre le Chemin. On ne parle pas tant, Fabrice et moi. Je ne sais pas pourquoi. Mais faut-il chercher à savoir? Le Chemin est aussi en nous, et les mots parfois, nous perturbent dans notre cheminement intérieur. On marche ensemble, certes, on partage les mêmes paysages, mais on ne fait pas forcément le même voyage.

Au moment de diner, nous faisons  halte sur un talus herbeux face au village de Barbonne-Fayel. On partage nos vivres, je lui offrirai un bout de saucisson, il me fera gouter ses rillettes. Les langues se délient à nouveau, on parle un peu de nos vies, sans toutefois trop se dévoiler. Rineke nous rattrape, nous dépasse, et s’arrête quelques centaines de mètres plus loin en plein milieu d’un pré pour manger. Je pense qu’instinctivement, nous apprenons à respecter nos façons d’appréhender le Chemin. Et bien que nous redémarrerons à nouveau ensemble, j’observerai amusé qu’en nous laissant simplement guider par nos pas et notre rythme, nous finirons encore une fois par nous séparer sans parler.

Je suis bien plus lent. Je les laisse partir loin devant. Je n’ai pas envie de me presser. J’ai appris aussi à me respecter et à écouter mes pieds. C’est donc sans regret que je les vois s’éloigner. Je dirai même presque avec soulagement, le calme enfin retrouvé. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours apprécié ma solitude. Perdu au milieu de nulle part, elle prend ici une toute autre dimension. Je me surprends à  laisser libre cours à mes réflexions. Je m’extasie du chant des oiseaux, du vol d’un papillon. Je me laisse imprégner des paysages traversés. Je vais au devant des gens, je redécouvre le monde et son humanité. Partager le Chemin, c’est se recentrer sur la réalité. C’est faire connaissance, rire, parler. C’est fermer son regard et tous ses sens pour se concentrer sur l’autre. C’est un autre Chemin, tout aussi agréable, mais pour lequel je ne pense pas être encore tout à fait prêt. Je m’y ferai, à doses homéopathiques. Mais pour aujourd’hui, ça suffit !

Je me laisse donc à nouveau porter par cette nature en éveil. Les champs fraîchement semés  se couvrent de nouvelles pousses vertes et grasses. Quelques fleurs éparses annoncent le printemps. Au détour d’une clairière, un apiculteur a préparé ses ruches encore endormies. Et je m’émerveille ainsi de chaque instant, tous les jours.

Je finirai par rattraper Rineke à l’entrée d’Anglure. Fidèle à elle-même, sans l’ombre d’une gêne, c’est couchée dans le gazon devant une maison qu’elle a décidé de se poser. Elle a retiré chaussures et chaussettes. Elle semble tellement en peine que je lui propose mon aide. Mais la hollandaise est fière, et elle m’assure que quelques instants de repos suffiront à la remettre d’aplomb. Je n’insiste pas, elle est presque arrivée à destination, tout comme moi d’ailleurs, qui prendrai ce soir mes quartiers ici-même. Il ne me reste plus qu’à trouver l’adresse de mes hôtes du jour.

Anglure est bien plus important que je ne l’imaginais. Et la rue que je cherche ne semble ne pas exister. Je m’y perds, je tourne un peu, j’interpelle une brave dame et son chien, rien n’y fait, personne ne connait. J’apostrophe l’employée d’un cabinet notarial, très sympathique, mais qui finira par s’intéresser plus à mon périple qu’à me renseigner. Elle me renvoie tout de même vers le pharmacien tout proche, qui connait Anglure et ses habitants comme sa poche. Et  de fait, celui-ci me confirme que la rue n’existe pas, mais il connait mes hôtes et a tôt fait de m’indiquer la route à suivre. Je ressors rassuré, j’avance d’un pas assuré vers la maison convoitée. En chemin, je croise Fabrice, dépité de trouver son hôtel fermé. Il avait pourtant bien réservé, mais lui aussi arrivé trop tôt, il se voit contraint de patienter jusqu’en fin d’après-midi. Pour ma part, sans me préciser d’heure, on m’avait également demandé de ne pas arrivé trop tôt, mais c’est une notion toute relative, et après une journée de marche, il me tardait de faire connaissance avec ma famille du jour.

L’accueil fut un peu froid, limite courtois. Je pense que nous n’avions pas la même interprétation sur l’heure d’arrivée, et j’ai la vague impression de déranger. Après m’avoir demandé de manière formel de déposer chaussures et bâton à l’entrée, on me conduit à la chambre, vaste pièce où trône un grand lit double et un lit d’une personne, auquel on a ajouté un lit pliant, qu’on m’invite à occuper. On me montre ensuite la salle de bain, avant de retourner, sans un mot, s’installer devant la télé du rez-de-chaussée. J’y suis, j’y reste, mais j’ai le pressentiment que le temps va me paraître bien long. J’en arrive même à me demander si finalement, ma tente n’eut pas été plus accueillante.

Je prends rapidement ma douche, lave en vitesse mes quelques vêtements, et je rejoins timidement mon hospitalier, captivé par Des Chiffres et Des Lettres. Je dois bien avouer que je me sens un peu mal à l’aise. Je n’ose pas trop bouger, je me fais aussi petit et discret que possible, j’ai peur de déranger. Je vais d’ailleurs profiter du beau soleil pour m’éclipser un peu, et aller me promener le long de l’Aube.

A mon retour, c’est une tout autre ambiance qui règne dans la maison. La tenancière des lieux est revenue, spitante, dynamique et bavarde. Je finirais presque par comprendre pourquoi monsieur profitait de la quiétude de l’après-midi. Chaque pièce est maintenant animée de sa présence. Elle passe de la cuisine au salon, presse son mari de dresser la table, m’explique un peu sa journée, son petit-fils qui n’en rate pas une, son mal de tête. Moi qui pensais trainer mon ennui, je ne vois plus le temps passer. Au menu du jour, elle m’a concocté une délicieuse petite salade en entrée, suivie d’une gigantesque et roborative omelette aux pommes de terre, bien baveuse. Je suis rassasié, prêt à affronter une nuit de repos bien méritée, avant d’entamer ma 19ème journée.

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© Luc BALTHASART, 29/02/2016

4 réflexions au sujet de « 01/04/2015, jour 18: Sézanne – Anglure »

  1. Bonjour Luc, je me rappelle de cette étape que j’ai effectuée de Vindey ( où j’ai logé à une centaine de mètres du puits de la photo chez l’adjoint au maire qui n’avait pas hésité à m’accueillir alors que nous étions le 21 juillet) à Bagneux , quelques kilomètres après Anglure. L’accueil chez Agnès et André est un des meilleurs moments de mon chemin de cette année 2014. Comme quoi à quelques kilomètres près l’accueil varie du tout au tout. Bien amicalement, Pascal(i).

    1. Bonjour Pascal,
      les souvenirs se déroulent tel un film. Chaque détail me revient, je revois les paysages, me rappelle les endroits où je suis passé, où je me suis arrêté, pour diner, pour me reposer.
      Je ne peux pas dire que l’accueil d’Anglure ait été si mauvais en définitive. Je pense surtout a posteriori que c’est madame qui avait décidé de recevoir les pèlerins de passage, et que monsieur n’avait pas eu d’autre choix que d’accepter. D’où l’heure d’arrivé imposée, pour ne pas le déranger. lol. Et j’ai encore l’eau à la bouche en repensant à l’omelette baveuse…
      Je passerai demain à Bagneux… Et sans trop dévoiler la prochaine journée, j’y ai retrouvé Rineke et Alice, qui ont justement logé chez Agnès et André. 😉
      A bientôt,

      Luc

    1. Bonjour Christian,

      « Spitante » est un belgicisme. J’ai l’habitude de l’entendre et de l’écrire, il fait partie pour moi de mon vocabulaire habituel. Je n’ai jamais pensé en l’incluant dans mon récit, qu’effectivement, pour des « étrangers », il semblerait un peu particulier ! 😉
      Mais finalement, ça sonne bien, et dans le sens de la phrase, je pense que tu as compris ce que cela voulait dire :-p
      A bientôt,

      Luc

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