30/04/2015, jour 47 : Sainte-Foy-la-Grande – Saint-Ferme

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Cela faisait déjà quelques jours que la nuit n’avait pas suffi à estomper les douleurs de la veille. L’étape d’hier fut pour moi éreintante, et ce matin, je n’en mène pas large ! Je descends l’escalier pas à pas en m’aidant de mes bras, et une fois arrivé en bas, je continue à marcher comme un canard, mes chevilles refusant obstinément de fléchir. La journée s’annonce mal…

Autour de la table, je retrouve mes 3 amis déjà occupés à dresser le couvert. Pas de grand tralala, juste quelques babioles laissées au frigo par nos prédécesseurs : des petites portions de beurre, probablement chapardées dans un restaurant, 2 ou 3 pots de confiture à moitié entamés, une brique de lait qui, à l’odeur, semble encore consommable. Pas de quoi fouetter un chat, mais largement suffisant pour nous remplir l’estomac avec les traditionnels restes de baguettes de la veille.

Je les laisserai partir devant aujourd’hui. Ma décision est prise de marcher seul : dans mon état, je serai bien incapable de tenir le rythme, et je ne voudrai pas les retarder. On convient toutefois de se retrouver ce soir au refuge associatif de Saint-Ferme, si j’y arrive…

Je les regarde donc préparer leurs sacs sans trop de nostalgie, puisque je compte bien les revoir. Mais pour l’heure, je dois encore attendre que l’anti-douleur fasse effet, et c’est en prenant tout mon temps que je rassemble mes affaires en boitillant.

J’avais un peu zappé mon entrée à Sainte-Foy, hier, en fin d’après-midi. La fatigue, les douleurs, et un réel sentiment de « ras-la-casquette » avaient complètement fermé mes écoutilles. Je regardais sans voir, uniquement obnubilé par l’idée d’arriver. Je suis passé à côté de l’église, et j’ai arpenté l’avenue principale sans même remarquer que celle-ci était, bien que très commerçante en son rez, un petit bijou d’histoire et d’architecture. C’est donc le nez levé qu’aujourd’hui je l’emprunte à contre-sens, non sans oublier cette fois d’aller me recueillir devant la statue de Saint-Jacques nichée au cœur de l’église, dont Henri m’avait vanté la beauté.

La sortie de Sainte-Foy-la-Grande est pénible le long de cette artère vitale : presque 4 kilomètres de camions et de voitures en un cortège ininterrompu de bruit et de pollution. Mais en même temps, autant de temps pour dégourdir mes jambes et mes pieds le long de bas-côtés parfaitement plats, tantôt pavés (certains diraient « de bonnes intentions« ), tantôt herbeux ou empierrés. Et lorsqu’enfin je quitte cette chaussée, c’est pour mieux m’engager dans des vignobles par de larges sentiers d’une herbe bien grasse et décorés de panneaux plus philosophes les uns que les autres.

C’est là que j’entendrai au loin Henri chanter. Je l’aperçois sur la ligne d’horizon, mais soucieux de rester seul, je ralentis volontairement le rythme. Pas envie de le rattraper, pas envie de m’adapter à autrui, pas envie de parler aujourd’hui. Autant de raisons qui me poussent à me faire discret jusqu’à ce qu’il disparaisse de mon champ de vision.

Au sortir des vignobles et après avoir passé le charmant hameau du Petit Montet, me voici à côté d’une église isolée, presque perdue au sommet de la colline, entourée d’un cimetière pourtant bien entretenu. La curiosité me pousse à y pénétrer, et par chance, car c’est encore exceptionnel, elle est ouverte. J’y resterai un certain temps à admirer la simplicité à l’état brut. On est loin des fastes majestueux des grands édifices, et comme je m’en étais déjà fait plusieurs fois la réflexion, c’est dans ce genre de lieu que je ressens le calme, la sérénité et l’énergie nécessaire à ma foi. Une petite table fait office d’autel réservé aux pèlerins, avec un livre d’or et une prière qui résonne particulièrement en moi. Je ne suis pourtant plus un habitué des offices. Les prières, pour moi comme pour bon nombre, se font plutôt à l’avenant et au besoin, mais en sortant de là, je me sens ressourcé, avec une âme légère et une motivation à toute épreuve.

Je poursuis ma route en allongeant la jambe. Les vignobles font place à une petite route de campagne, le soleil commence sérieusement à taper. Il fait chaud aujourd’hui, pas encore accablant, mais suffisamment pour commencer tout doucement à se dire que plus on descend dans le sud, plus on va en souffrir. Je crains pour ça l’Espagne et la Meseta. Je n’y suis pas encore, mais elle se rapproche maintenant à grands pas, et je ne fais pas toujours bon ménage avec la chaleur.

Je profite de la douceur printanière pour marcher le nez au vent, usant de ma casquette pour me protéger le regard des rayons du soleil, quand mon attention est attirée par des cris en plein ciel. Je suis alors témoin d’un véritable combat aérien entre milans et corbeaux qui se disputent âprement un territoire de chasse. C’est impressionnant de voir l’agressivité des assaillants contre les rapaces qui esquivent les attaques en piqué et les coups de bec ! Ils finiront par lâcher l’affaire et je le verrai disparaître derrière les arbres. Quant aux corbeaux, une fois leur méfait accompli, ils se posent fièrement dans le pré en croassant bruyamment. Sales biesses que ces oiseaux de mauvais augure, alors que les milans ne demandaient qu’une part du gâteau céleste.

J’avance finalement d’un si bon train que je finis par rattraper Henri qui s’était arrêté pour dîner. J’en profite donc pour me poser aussi et nous mangeons ensemble. Je ne lui dis pas qu’un peu plus tôt dans la matinée, je l’avais aperçu de loin occupé à chantonner. Par contre, je lui pose la question au sujet de la petite église. Lui qui qui maîtrise à merveille le chant des pèlerins, je pensais qu’il avait du trouver là un écho particulièrement agréable à sa voix. A mon grand étonnement, il n’y avait même pas fait halte. Petite parenthèse refermée et repas avalé, il reprend la route, seul, car je souhaite le rester, et il le comprend parfaitement. On se donne donc rendez-vous dans quelques heures au gîte de Saint-Ferme, un accueil géré par l’association locale qui, par ouïe-dire, est particulièrement agréable.

Je continue donc confiant, le cœur léger et l’esprit ouvert à toute cette nature. C’est un magnifique trajet que celui d’aujourd’hui, quasiment que des sentiers, des vignes et des champs, et je me réjouis d’en profiter pleinement. Pas un bruit ne vient troubler mes réflexions et le chant des oiseaux. Il y a un mois et demi, je quittais ma terre natale, ma maison et les miens. Je quittais une vie, une enveloppe, une carapace ou un masque. Ici, sur ce Chemin, je me laisse aller à être moi, à rire, pleurer ou chanter, à partager, parler, à simplement apprécier ce qui vient sans me poser la moindre question du pourquoi ou du comment. C’est ainsi, et même face à l’adversité, j’ai appris maintenant à patienter de meilleurs jours qui viendront toujours. J’ai appris tout simplement à ne plus m’en faire.

En ce milieu d’après-midi, alors qu’on annonçait un peu de pluie, le soleil tape au plus fort. Il commence à faire soif, et à la longue, l’eau me paraît bien fade. Aussi, en bon belge, je me prends à rêver d’une bonne bière, mais comme je viens de le souligner : j’ai appris à patienter ! Dans ce cas, ça sera au moins jusqu’au prochain village, et comme tout bon village qui se respecte en France, il a sa place, et sur celle-ci, face aux halles, un bistrot.

La place est bien déserte à cette heure, mais heureusement pour moi, le bar est ouvert. Je rentre sans la moindre hésitation, et sous le regard de la tenancière à peine surprise de voir un pèlerin, elle s’interrompt de lustrer son zinc en attendant ma commande. « Une bière pression, s’il vous plait, une grande, bien fraîche ! » Au prix de la bière en France, ça va certainement grever mon budget, mais quand un belge veut une bière…

Et pendant qu’elle me sert, je suis rejoints par deux autres pèlerines. C’est ici que je ferai connaissance avec Johanna et Carine. Deux amies hollandaises, une grande sportive, d’allure un peu sèche mais très souriante, et son binôme qui ne lui ressemble pas, petite et rondouillarde, aussi joviale qu’écarlate.  On décide de s’installer tous les trois en terrasse, mais malgré le statut qui nous unit dans un même esprit, on ne parvient pas vraiment à engager le dialogue. La conversation tourne sur des banalités, le soleil, la chaleur, la satisfaction d’une boisson fraîche. Je ne sais pas pourquoi d’ailleurs : un peu de timidité ou de réserve, la barrière de langue, ou tout simplement la fatigue. Le fait qu’elles soient ensemble ne facilite pas non plus mon intégration : pas évident de s’immiscer au sein d’une conversation dont je ne comprends pas le moindre mot !

Enfin, bref, je finis mon verre alors que Carine semble s’assoupir et que Johanna consulte son guide. Je les salue, leur souhaite un Buen Camino, et continue ma route pour encore quelques kilomètres.

Arrivé à Saint-Ferme peu après 16h30, je retrouve avec joie  Henri, Patrick, et Dannis. Ils sont déjà bien installés et bien entendu, ils ont choisi les meilleurs lits, ceux du bas. Nous sommes accueillis par un couple d’hospitalier qui en sont à leur dernière soirée après 15 jours passés à recevoir chaque jour des pèlerins différents. Un « belge » est attendu pour prendre la relève.

Je m’interroge encore sur le mélange de satisfaction et de frustration que doit générer le boulot d’hospitalier. Je ne doute pas un instant de l’enrichissement que cela doit apporter, à rencontrer ainsi tous les jours des gens de tant d’horizons différents. Mais en même temps, c’est chaque matin le même déchirement de les voir continuer alors qu’on avait à peine commencé à sympathiser. Et puis devoir faire et refaire jour après jour les mêmes gestes pour à nouveau accueillir. Je ne sais pas si j’en serai capable, et je leur voue à chaque fois la même admiration et la même gratitude.

Johanna et Carine nous rejoignent, ce qui constitue une solide assemblée dans ce gîte presque trop petit pour tous nous contenir. On se bouscule dans un joyeux brouhaha, personne ne gêne finalement personne, on respecte tous les consignes, qui tombent sous le sens, et finalement pas si contraignantes que ça.  Et pendant que le repas s’organise, on en profite pour rire, parler, ou se reposer suivant les besoins de chacun.

Le « belge » arrive. Un jeune pensionné enchanté d’arriver dans une si chouette ambiance. C’est sa première expérience d’hospitalier, et il angoisse un peu à l’idée de se retrouver seul aux commandes, mais en même temps conscient que nous, pèlerins tous autant que nous sommes, sommes tous bon-enfant.

Le repas précédé d’un apéro maison, dont il faut absolument vider les bouteilles pour fêter le départ de nos hôtes, sera un délicieux plat composé de dés de poulet, de pommes de terre et de champignons mélangés à de la crème. C’est presque trop recherché, mais qui s’en plaindrait ?

Après le repas, un membre de l’association se joint à nous et se propose de nous ouvrir les portes de l’abbaye. Privilège de pèlerins, nous aurons donc droit à une visite exclusive de ce bâtiment classé dont les premières traces remontent au VIème s.

Nous apprendrons grâce à lui qu’un peu plus tard, dès le XIème s., Saint-Ferme était un haut lieu d’accueil et de soins pour les pèlerins en provenance de Vezelay, et que depuis, il était de coutume d’offrir le gîte et le couvert aux voyageurs. Par la suite, le lieu a été fortifié, renforcé, défendu pendant la guerre de Cent Ans puis celle des Religions, pour devenir ce massif édifice tel qu’il nous apparaît aujourd’hui.

Merveille d’architecture romane, on sent dans ses murs le poids de son histoire, et ses pierres, gravées par autant de marques de tailleurs, témoignent de sa splendeur.  Et dans un tel lieu, Henri le Troubadour ne pouvait s’empêcher de nous faire grâce de sa voix. Nous l’écoutons, oserais-je dire, religieusement.

Sur ce concert improvisé, nous ressortons un peu abasourdi de cette visite. Non pas par la voix d’Henri, mais par l’imposante majestuosité du lieu qui doit avoir bien des choses à raconter.

Nous regagnons le gîte sous un petit crachin, celui qui avait été annoncé la veille et qui tardait à venir. Il se transforme vite en pluie, puis en drache, et c’est au pas de course que nous regagnons nos pénates. On s’endort des images plein la tête, bercé par la voix d’Henri qui résonne encore à nos oreilles.

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© Luc BALTHASART, 30/01/2018

4 réflexions sur « 30/04/2015, jour 47 : Sainte-Foy-la-Grande – Saint-Ferme »

    1. Comme quoi, c’est un métier, hein?

      Merci Bob, c’est à chaque fois un plaisir de découvrir tes commentaires, et un honneur de savoir que tu me suis avec autant d’assiduité 😉

      A bientôt, au prochain article, alors?
      Luc

    1. LE Service d’Hiver n’est d’ailleurs pas près de vous lâcher, et quand on croit qu’il est parti, il rattaque de plus belle 😉
      Courage, Bob, et pense que ça vous fera des sous !

      Merci de me suivre si régulièrement… Mais, tiens, au fait, tu n’es qu’à la lecture du jour 47? Tu as pris un peu de retard :-p

      A bientôt,
      Luc

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