13/05/2015, Jour 60 : Saint-Jean-Pied-de-Port – Roncesvalles

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J’imagine que le départ de Saint-Jean-Pied-de-Port doit être une joyeuse débandade. Ils sont pour la plupart fringants et impatients d’entamer le pèlerinage. Ils pensent s’élancer pour une petite balade de santé, une promenade qui se prolongera quelques jours, quelques semaines, mais qui pour certains prendra fin dès l’apparition des premières phlyctènes, peut-être déjà dès ce soir.

J’imagine… Car pour les vieux briscards que nous sommes, on ne va pas changer nos habitudes pour quelques côtes amidonnées ni quelques mètres de dénivelés. Ça n’est pas non plus les 27 kilomètres annoncés qui nous feront nous lever beaucoup plus tôt ! Mais bon, quoi qu’on en dise, cette étape mythique a tout de même la réputation d’être une des plus difficiles, et notre condition de pèlerin nous incite à rester humbles face au Chemin. C’est donc encore légèrement ensuqués, peu après 7h, que nous claquons une dernière porte française. Ce soir, si tout va bien, nous dormirons en Espagne.

Les rues sont presque désertes, pas un pèlerin, aucun touriste à l’horizon. Seul l’unique manège des gens qui partent au travail anime un peu les rues feutrées. Le gros du départ a du se faire dans le noir. A grands cliquetis de bâtons tout propres, il devait être 5h, peut-être même encore avant, quand les premiers se sont élancés à l’assaut des Pyrénées. Ils sont fous, ces pèlerins ! A quoi bon partir tôt et courir, pourquoi allonger la jambe et s’essouffler ? Je suis prêt à parier que ça devait sentir la gomme (de semelles) fraichement chauffées, un peu comme au départ d’un Grand Prix de Formule 1 !

Pendant que le peloton entame les premières montées, nous en sommes encore à nous étirer et à jouer les stars sous le porche de la porte Notre-Dame. D’abord en demandant à un quidam de nous prendre ensemble en photo. Ensuite chacun son tour, le second prenant en photo le premier qui fait semblant de marcher. Comme un cliché symbolique d’un homme marchant vers son destin, laissant derrière lui la France, ses souvenirs et son passé.

Vient enfin l’heure d’avancer pour de bon, d’emprunter la rue d’Espagne la bien nommée, de franchir la porte du même nom, pour découvrir au-delà de ces ruines les premiers contreforts d’une nature verdoyante. C’est parti, mon kiki !

Olivier avance à son rythme pendant que je trace au mien. Il est clair que nous n’allons pas marcher ensemble aujourd’hui. Les côtes ne sont pas son fort, d’autant qu’on annonce une chaleur accablante. Il va donc être lent, très lent sur cette étape. Mais peu importe, nous avons le même objectif et la certitude de se retrouver au soir. Car si l’on excepte en effet le refuge d’Orisson, à peine à 7 kilomètres de  notre point de départ, aucun autre gîte ne jalonne le parcours jusque Roncesvalles. 

Il ne me faudra pas une heure pour rattraper les premiers éclopés. Il fallait s’y attendre et nous l’avions bien subodoré hier. Pas encore de pieds surchauffés, mais probablement quelques sacs trop lourds ou mal équilibrés, si ce n’est simplement le souffle court et les premiers doutes face à ces paysages impressionnants de reliefs. Je les salue au passage, je leur demande si tout va bien, si ils n’ont besoin de rien. La fierté les force encore à sourire et à m’envoyer paître. Un buen camino ponctue mon passage, peut-être le premier qu’ils entendent, peut-être le seul qu’ils entendront jamais. En voilà deux que je ne reverrai probablement pas. Dans quelques mois, ils reviendront mieux préparés, mieux renseignés. Ils iront plus loin. Ils deviendront pèlerins.

Ils ne sont d’ailleurs que les premiers d’une longue série. Au fur et à mesure que l’on monte vers les sommets, les maux diffèrent et s’aggravent. Je parle à chacun, tantôt en anglais, tantôt en français, parfois avec de simples gestes. Je sors à chaque fois la même ritournelle, je m’inquiète de ces nouveaux compagnons. Je vois des pieds déchaussés, des trousses de secours qu’on va chercher au fond du sac, des pansements et des flapules d’Isobétadine. J’en vois certains s’affaler dans l’herbe. Je parlerai avec un couple de néo-zélandais, dont lui, sportif, est exaspéré par sa copine qui traine la patte. Ou encore cette italienne qui marche en délirant, jurant et vitupérant contre le Chemin qui ne faisait que lui donner ses premières leçons. Je lui propose un peu d’eau, elle me regardera sans même me répondre. Je croise aussi des chinois, silencieux et persévérants, ne laissant transparaître la moindre émotion mais dont on devine toute l’abnégation.

Une ribambelle de pèlerins s’étire à perte de vue sur ces routes sinueuses. Combien sommes-nous ? Plusieurs centaines, c’est certain. On évoque 300, voir 400 individus, mais il est en réalité impossible de nous dénombrer.

Au refuge d’Orisson, la terrasse est pleine. Pleine de gens et d’autant de complaintes. On râle sur une route qui monte trop fort, sur des voitures qui nous obligent à faire un écart, sur cette chaleur moite sans même prendre conscience que cette moiteur vient de leur propre transpiration. On râle sur ce sac qui est trop lourd et qui barloque, sur ces chaussures trop serrées qui font mal aux pieds, sur ce ciel menaçant et ce vent omniprésent. Je m’étais préparé à la confrontation avec cette foule hétéroclite, j’en avais lu des récits poignants, nous en avions largement discuté avant d’entamer cette journée. Mais rien n’y fait. Je ne peux que constater impuissant que le Chemin leur donne leur première leçon.

Je ne m’attarde pas à cet endroit. Juste le temps de prendre quelques photos juché sur le promontoire en bois, et je repars aussitôt. Nous sommes maintenant au milieu d’une nature laissée libre. Les arbres ont fait place aux bruyères et aux genêts. L’asphalte se déroule tel un ruban posé à même le sol.

Les paysages sont grandioses. Nos perspectives dominent les sommets environnants. Et choses étonnantes dans ces alpages parsemés de roches affleurantes, aucune clôture ne vient entraver les déplacements des troupeaux. Ils sont libres, libre comme l’air, libre comme nous. Les moutons paissent paisiblement, tandis que les chevaux traits, impressionnants de calme et de puissance, viennent à notre rencontre.

Le vent est de plus en plus violent, presque tempétueux. On plie l’échine, on tient nos chapeaux, on avance péniblement. Nous sommes d’ailleurs nombreux à trouver repos à la vierge de Biakorri, profitant de la moindre dépression du sol pour se mettre à l’abri. J’en profite pour casser la croûte. Déjà plus de trois heures et demi de marche, et je n’ai encore fait que 11 kilomètres. Mais les plus difficiles en termes de dénivelés. A partir d’ici, ça ne sera plus que quelques pentes douces. Un peu de route, la croix de Thibault; un sentier, puis la fontaine de Roland. Après, c’est l’Espagne !

Le passage de frontière est matérialisé par un énorme monolithe marquant notre entrée en Navarre. A son pied, je retrouve Jean de Marseille avec son chariot de randonnée fabriqué maison. Un vrai petit bijou de mécanique qui n’a rien à envier à ses grands frères hors de prix qu’on trouve dans le commerce. A ses côtés, ses mêmes comparses que hier soir, et une joyeuse ambiance festive : ils ont même prévu une bouteille de champagne ! Dans la continuité de l’ambiance au gîte, il me semble d’ailleurs que leur Chemin est très joyeux.

Juste le temps de se congratuler mutuellement, encore que cela n’a pas vraiment d’intérêt, et je reprends ma route, lentement mais sûrement. Les premiers pas en Espagne se font au travers d’une forêt de chênes de toute beauté, et d’un sentier particulier, où la couche de feuilles mortes est si épaisse qu’on a l’impression de marcher sur un tapis molletonné. Ca change radicalement de l’asphalte et des cailloux, c’en est même presque perturbant. Mais nous ne parlons là que des premiers pas.

Après deux kilomètres, on retrouve vite le chemin des crêtes fait de cailloux coupants qui roulent sous nos pas. La progression est d’autant plus pénible que sur ces cimes à découvert, le vent redouble d’intensité. Je trouve refuge au pied du mur du refuge d’Izandorre. Et je ne suis visiblement pas le seul à poser mes fesses à cet endroit. J’y fais la connaissance de Danielle, une jeune et pétillante pensionnée québecoise qui s’est liée d’amitié avec une grande danoise. Juste le temps d’échanger quelques mots sur le bien fondé du sac et de son contenu, rien de transcendant entre pèlerins mais elle en est à ses premiers pas et milles questions l’assaillent encore.

A partir de ce refuge, nous ne sommes plus très loin de la descente. L’infernale, l’interminable descente vers Roncesvalles. On nous avait prévenus : ne suivez pas les bornes. On nous avait dit : emprunter la route plutôt que le sentier, certes un peu plus longue et moins bucolique, mais ô combien plus facile et praticable. Oui, mais voilà. Ce jour là à l’heure de notre passage, des ouvriers sont occupés à refaire la signalisation. Au lieu d’un poteau indicateur, c’est un trou béant qui nous attend. Et sans donc prêter la moindre attention au semblant de route qui s’étire devant moi, je suis comme un mouton la foule qui emprunte le petit sentier balisé.

Lorsque dans une montée, des cailloux gênent notre avancée, ils deviennent autant de pièges en descente. Quatre kilomètres de pentes parfois abruptes, de passages en sous-bois par des  chemins ravinés, quatre kilomètres de tours et de détours à travers les arbres. Chacun sait qu’en pareille situation ce sont les genoux qui trinquent. On hésite à poser le pied, on tâtonne du bâton pour ne pas glisser ou tenter de sécurisé ses pas. Et finalement, on freine plus que ce qu’on avance en se fatiguant inutilement. L’idée me vient alors à me laisser aller, me laisser tout simplement emporter par mon propre poids et celui du sac, posant à peine le bourdon en amortissant les chocs en fléchissant les genoux. Un peu finalement à l’instar d’un trailer qui rebondit plus que ce qu’il ne court. Et ça marche ! Je file tel un léger zéphyr m’enivrant des odeurs printanières qui embaument la forêt.

Roncesvalles est bientôt en vue. Encore un ruisseau à franchir, avant de passer devant le mythique et antique albergue situé dans l’ancienne Colegiata Real. J’aurai tant aimé y passer la nuit. C’était un rêve, une envie, l’aboutissement, pour moi, d’une première nuit en Espagne. Mais elle malheureusement fermée et remplacée par une albergue moderne et aseptisée, sans cœur et sans âme.

Albergue… Ce mot deviendra mon quotidien jusqu’à mon arrivée. Une albergue, c’est plus qu’un gîte ou une auberge. Une albergue, c’est un esprit, une convivialité, une institution où tout est mis en œuvre pour accueillir les pèlerins. Une albergue, c’est parfois du trois étoiles, mais c’est aussi le plus souvent au plus simple et parfois même spartiate. Une albergue, c’est tellement chaleureux et conviviale qu’on se croit souvent à la maison, en famille ou entre amis.

Bref, la nouvelle albergue de Roncesvalles peut accueillir 183 personnes dans un confort flambant neuf. Mais lorsqu’arrive mon tour au bureau des enregistrements, c’est pour m’entendre dire que le bâtiment principal est complet. Le flot des pèlerins est pourtant continu et la file n’a cesse de s’allonger derrière moi. Allons-nous devoir nous débrouiller ? Filer au prochain village à plus de 3 kilomètres alors que la plupart sont exténués ? Dormir sous tente pour ceux qui en ont, ou à la belle étoile pour les autres ?

Que neni, ils ont la solution. Anticipant une saison qui s’annonce encore plus chargée d’année en année, des containers sont mis à notre disposition. Un véritable camp de réfugier, avec ses alignements de baraquements, son container-sanitaire, ses éviers collectifs et ses fils tendus où balancent des vêtements multicolores. Me voilà donc dirigé vers ce camp de fortune à la recherche du numéro « B3 », au fond à gauche. Un magnifique container blanc comprenant 4 lits superposés, soit 8 pèlerins et leurs sacs sur à peine 12 m². J’y ai réservé deux places, pour Oli et moi. Il ne saurait tarder maintenant, après que j’aie fait la file. Alors j’attends.

Une heure après, toujours pas d’Oli en vue. Mon inquiétude du début se transforme en angoisse. S’est-il trompé, a-t-il peut-être renoncé ? J’imagine même le pire : s’est-il blessé dans l’affreuse descente ? J’ai tellement peur pour lui que je m’en vais à sa rencontre.

Il me faudra remonter plusieurs centaines de mètres avant de le croiser. Il est en pleur de fatigue et de douleurs. Cette étape fut pour lui plus qu’une épreuve, mais il y est arrivé. Il a accepté et surmonter ses difficultés, comme il l’a toujours fait, comme il l’a fait lorsque je l’avais retrouvé à Beyries. Non, je ne porterai pas son sac. C’est son sac, sa croix et son meilleur ami.  Je l’accompagne dans ces derniers pas, je le dirige vers le « B3 », je lui montre son lit, celui du bas, comme il aime. Il est sidéré de la vétusté des lieux, mais en même temps ô combien heureux d’être arrivé. La douche l’aura vite débarrassé de ses doutes, plus rien ne pourra l’arrêter !

Une journée si longue, tellement chargée en efforts et en émotions, ne pouvait s’achever qu’en beauté. Malgré la fraicheur toute montagnarde, nous prendrons place en terrasse de l’unique café-restaurant du village pour déguster nos premières Estralla Galicia, cette petite bière locale qui sera notre traitement quotidien contre la déshydratation qui nous guette sous le soleil ibérique. Ça sera aussi notre premier « Menu del Peregrino », ces fameux repas aussi roboratifs que bon marché qu’on trouve un peu partout le long du Camino. On sera parfois surpris de sa qualité, mais on sera le plus souvent lassé de l’éternelle Ensalada Mixta proposée en entrée, suivie de sa cuisse de poulet, sa fine tranche de porc ou son poisson bouilli accompagné de frites blanches, grasses et molles. Sans parler de ces distributeurs de serviettes qu’on trouve sur toutes les tables. Des serviettes qu’on imagine en plastique tant elles essuient mal !

Bienvenido a España 

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Le récit du jour précédent ?

Ou celui du lendemain ?

© Luc BALTHASART, 11/02/2019

8 réflexions sur « 13/05/2015, Jour 60 : Saint-Jean-Pied-de-Port – Roncesvalles »

  1. Je me régale à lire votre chemin, hâte de découvrir la suite ! 🙂
    Je me prépare à partir de Limal (près de Wavre) à la fin du mois de juin, et j’espère vivre une aussi belle aventure que la vôtre.
    Merci de partager votre histoire.

    1. Bonjour Pascale,

      De Limal jusque… ? Je l’espère le plus loin possible et si possible jusqu’au bout 😉

      Quoi qu’il en soit, l’aventure sera forcément différente, tout simplement parce que chaque Chemin est différent : il dépend des personnes, de la personnalité, mais surtout des rencontres que tu feras. La saison et la météo fait aussi varier du tout au tout le même parcours. Et puis c’est sans compter sur la dimension spirituelle, ta sensibilité et ton lâcher-prise.

      Tout comme une même personne peut faire mille fois le même Chemin, il sera à chaque fois différent.
      Et si tu sais accepter le Chemin avec tous ses aléas et ses difficultés, mais avec aussi tout ce qu’il peut t’apporter, l’aventure sera forcément belle 😉

      Ultréia
      Luc

      1. Bonsoir Luc!
        De Limal… jusqu’à la fin de la terre, si possible. 😉 On verra bien ce que le chemin me réserve.
        Je garde tes mots précieusement avec moi, et les emporterai dans mon sac. C’est le premier ‘conseil’ que je reçois directement d’un ancien du chemin, merci.

  2. Hello Luc,
    Tes aventures sont source d’information pour la sangsue en attente de GO que je suis.
    Ne ménage pas ton clavier.

    @+

    1. Bonjour Yvan,

      Je procédais comme tel également, et je le fais toujours maintenant dans la préparation des Chemins à venir.
      J’en ai lu des pages et des récits, des livres, des blogs, des forums, et j’y effectivement puisé tant d’informations qu’une fois sur place, j’avais presque parfois l’impression de connaître l’endroit où je me trouvais, d’y être déjà passé, de me rappeler telle phrase ou telle photo déjà vue.
      Bon, va falloir que je m’applique pour la suite alors 😉

      A bientôt,
      Luc

  3. Ton portrait littéraire est assez juste et dénote bien tous les genres qu’on y rencontre.
    J’ai apprécié de te lire et de refaire d’un autre façon ce bout de chemin.
    Merci d’avoir fait ce partage.
    Roger
    Montréal, Québec.

    1. Bonjour Roger,

      Tu dois la connaître par coeur, cette étape 😉
      Je ne t’ai sûrement pas appris grand chose, si ce n’est effectivement avec un autre regard que le tien 😉

      A bientôt,
      Luc

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