28/04/2015, jour 45 : Saint-Astier – Mussidan

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Malgré une chambre partagée avec Dannis, ronfleur invétéré, je pense pouvoir affirmer que j’ai passé dans ce château de Saint-Astier une de mes meilleures nuits du Chemin ! Le calme qui règne à l’abri de ces murs épais, perdu dans ce parc arboré au milieu de nulle part, la sérénité qui se dégage d’un lieu qui semble immuable, confèrent au sommeil une qualité inégalée. La literie un peu surannée, le poids des couvertures de nos grands-mères, l’ambiance de cette bâtisse chargée d’histoire auraient pourtant pu présager d’une nuit agitée. Il n’en fut rien : à peine monté, hier soir, après avoir profité d’un bon petit cognac au coin du feu, je me suis blotti au fond du lit comme je l’aurai fait chez moi, pour m’endormir aussitôt du sommeil du Juste que rien ne pouvait troubler !

Le lendemain matin, on se réveille tous ensemble, les yeux encore embués, visiblement tous aussi satisfait de notre nuit. Dans une semi-pénombre, Dannis, toujours le premier, s’empresse de nous inviter à le rejoindre sur le chemin de ronde.  Il est à peine 7h du matin, et le soleil périgourdin nous offre en effet un spectacle magnifique. C’est certain, nous sommes les seuls à bénéficier de cette vue, et nous n’allons pas nous en priver. Privilège de châtelain, lorsque dès le matin, tu portes le regard sur tes terres, et qu’aussi loin te mène l’horizon, tu sais que tout ça t’appartient. On se prend à imaginer nos rôles, et pour un temps, on salue nos sujets.

Mais trêve de rêveries, si on se lève tôt, c’est aussi pour se mettre en route de bonne heure, profiter d’une journée qui s’annonce belle et ensoleillée, découvrir un nouveau trajet, peut-être de nouvelles rencontres, et avancer encore un peu plus loin sur le Chemin de notre quête.

Un délicieux déjeuner nous attend; on a hâte que Patrick nous concocte encore un café dont il a le secret, afin d’y tremper le pain brioche acheté la veille ! Je salive déjà à l’idée de voir les auréoles de beurre s’étaler en surface, pour ensuite laisser fondre sur ma langue la mie chaude et sucrée. J’ai faim, ce matin. Comme tous les matins d’ailleurs, mais encore un peu plus aujourd’hui, où nous avions exceptionnellement prévu de nous gâter ! Ça va changer des baguettes ramollies ou du pain rassis…

On boucle nos sacs, on plie les couvertures, on retire les draps pour faciliter la tâche de la gouvernante, avant de descendre en file indienne par le grand escalier pour rejoindre la salle à manger. Il fait froid dans l’immense pièce. Le feu s’est éteint, et la chaleur résiduelle n’a pas survécu à la nuit, mais nous ne sommes pas non plus ici pour nous attarder. On va se remuer en dressant la table, on va se réchauffer en dégustant notre café, puis nous partirons.

C’est Patrick et Henri qui prennent les devants en se dirigeant vers la cuisine, tandis que Dannis et moi prenons en charge la mise en place. Mais notre travail est aussitôt interrompu par les cris d’Henri. Où est donc notre brioche, notre motte de beurre laissées la veille bien en évidence au milieu du plan de travail ?  En lieu et place, un carnage, des papiers déchirés, un pot éventré, jonchent au sol. Et la porte, grande ouverte sur le jardin, nous désigne immédiatement les coupables : les chiens ! Aussi adorables furent-ils lors de notre arrivée, ils ne s’en révèlent pas moins chapardeurs. Et les poils de leurs babines encore barbouillés de beurre trahissent leur méfait. Nous qui nous nous réjouissions de ce déjeuner, nous voilà bien désemparés, pour ne pas dire déconfits. On se contentera de miches au lait, c’est déjà ça, mais on reste sur notre faim et on peste contre notre naïveté et leur débrouillardise. On se consolera du café que Patrick met un point d’honneur à encore mieux réussir que d’habitude !

Le déjeuner avalé en même temps que notre rancœur, encore que nous le prenons finalement avec le sourire, Dannis et Henri lèvent le camp pour s’en aller de bon matin sur le Chemin. C’est d’autant plus facile que le château est à la sortie de la ville, et qu’un sentier permet de rejoindre le tracé directement à partir de la propriété. Probablement là une volonté supplémentaire du propriétaire de s’inscrire dans la tradition de ses prédécesseurs, permettant ainsi aux pèlerins d’économiser un long détour par le centre du bourg.

Par contre, Patrick et moi sommes un peu à la traîne. On termine de ranger la table, on fait quelques vaisselles, et on part découvrir le domaine. Pas évident d’à la fois maintenir en fonction le bâtiment principal avec toutes ses dépendances, ainsi que l’immense terrain. Mais le château de Saint-Astier fait chambres d’hôtes, peut également servir pour des réceptions, de séminaires ou des évènements, et fait probablement l’objet de visites historiques. Aussi, en regard de l’immense travail et de l’investissement que cela doit représenter, tant en temps que financièrement, il faut bien avouer qu’il mène bien sa barque. Nous en profiterons pour visiter une magnifique chapelle privée merveilleusement restaurée, à tel point qu’on dirait qu’ici, le temps s’est arrêté. Sert-elle encore pour des mariages, des baptêmes? Sans aucun doute. Mais pas que, car une petite pièce dérobée nous laisse entrevoir un lit aux draps propres bien que défaits. Nos réflexions complices supposent qu’ici se déroulent peut-être aussi des amours interdits… Nous n’en saurons pas plus !

Je ferai ma journée avec Patrick aujourd’hui. Une fois n’est pas coutume, et bien que je préfère marcher seul, je reconnais que sa compagnie m’est agréable. On discute de nos vies et de ses aléas, de certains choix, d’espoirs et de regrets. On rit beaucoup aussi. Et puis parfois, il marche devant moi, prenant ainsi un peu de distance, un peu de silence. Je pense qu’on s’estime autant qu’on se respecte, que nous avons bien compris que chacun a sa façon de marcher, et cela nous sied.

Petit arrêt en bord de chaussée, près d’une source qui donne sur un petit bassin aménagé où s’égaillent quelques crapauds. Je rattrape Patrick qui en profitait pour se reposer sur un banc. Je me rafraichis un peu, je m’amuse à observer les têtards d’où commencent à sortir les petites pattes. Ainsi va la vie, d’évolution en transformation. Tout comme nous : nous ne saurons jamais revenir en arrière, nous aspirons à grandir, apprendre, comprendre, et vivre notre propre expérience, notre condition d’Homme.

Perdu dans mes réflexions, je n’ai pas remarqué Patrick qui s’harnachait pour repartir. Je suis de nouveau à la traîne, mais peu importe. Le parcours est particulièrement agréable aujourd’hui, avec un peu de routes de campagne, mais surtout beaucoup de sentiers à travers des bois presque transparents. On en profitera pour se poser sur un tronc couché pour manger ensemble sous le regard intéressé d’un lézard.

On arrive tout doucement dans les Landes, et ça se sent. Le relief est moins marqué, les arbres sont un peu décharnés. Le soleil commence à taper, et de nouvelles fleurs font leur apparition. Mais là où je suis le plus surpris, c’est de découvrir des arums sauvages, poussant tantôt dans les jardins au milieu des parterres de fleurs, tantôt sur le bord du chemin ou au fond d’un fossé, alors que chez nous, elles coûtent la peau du cul ! J’en profite d’ailleurs pour en cueillir une que je trimballerai avec moi une bonne partie de l’après-midi, pour finalement l’offrir à une jeune fille qui revenait du marché. J’ai peut-être égayé sa journée, je n’en saurai jamais rien. Mais elle m’a remercié avec un regard rempli de joie et de surprise, et moi, je me sentais bien.

Nous partageons à ce sujet, Patrick et moi, la même sociabilité. Et lorsqu’on croise un vieux monsieur occupé à ranger ses outils branlants devant son garage, on ne peut s’empêcher d’engager la conversation. Il en voit passer, des pèlerins, même si on est à peine fin avril, et que nous sommes parmi les premiers de cette année. Mais beaucoup passent sans même le voir. Alors, il est tout heureux qu’on s’arrête un instant à sa hauteur. Un dialogue s’engage sur le soleil, la saison qui s’annonce chaude et précoce, les milans noirs qui s’approprient le ciel. Un dialogue sans grand intérêt, mais qui lui aura réchauffé le cœur, peut-être brisé sa solitude. Et en le quittant, pour ça aussi, nous nous sentons bien.

Patrick m’en apprend beaucoup sur les forêts que nous traversons. C’était son métier, et de la manière dont il m’en parle, plus qu’un métier, une passion. Il en garde un très bon souvenir, et un tas d’anecdotes qu’il me distille au gré des paysages que nous traversons. J’ai vraiment plaisir à l’écouter. Car au-delà de nos différences, c’est avec un frère que je marche, et tout à nos paroles, les kilomètres défilent.

Avec plus d’une heure de retard sur nos amis, nous pensions être seuls aujourd’hui. Nous sommes donc surpris quand, à quelques encablures de notre étape, nous sommes rattrapés par Dannis et Henri. Ces deux bougres s’étaient malencontreusement trompés de route dès le départ, ratant probablement un embranchement qui leur aura fait faire un sacré détour. Nous voilà donc malgré nous réunis, mais pas pour longtemps. C’est qu’ils ont leur rythme, et ils n’en démordent pas. A peine rattrapés, déjà dépassés, on les regarde s’éloigner. Grand bien leur fasse, nous ne sommes pas pressés, car on sait en toute quiétude que ce soir, un gîte nous attend.

Et de fait, arrivé à Mussidan, il ne nous faudra pas longtemps pour trouver cette petite maison logée dans le coin d’une place. Fonctionnelle, pas très grande, pas trop moderne, pas super bien équipée, mais ô combien chaleureuse avec Henri perché à la fenêtre du premier, hélant après nous alors qu’il est occupé à mettre son linge à sécher. On y entre par la double porte qui donne directement dans la pièce principale. Et aussi rudimentaire soit-elle, cette ancienne demeure en pierres du pays, est finalement pleine de charme. On s’y sent bien, et elle se met vite à raisonner de nos rires et de nos cavalcades dans les escaliers.

Il n’est pas encore 16h. On profite du temps qui nous reste pour nous installer et visiter un peu les alentours. Mussidan est une petite ville  claire et calme, agréable à vivre, où on trouve de tout, de l’opticien à l’épicerie en passant par la pharmacie. Il faut cependant bien avouer que la notion de ville ou de village résonne différemment d’un pays à l’autre. Ici, en France, 2800 habitants et tout a l’allure d’une grande cité, alors que dans mes contrées, ça serait presque un trou perdu, au mieux, un gros village. Et ça me fait bizarre de voir ici des commerces de détails, marchand de chaussures, mercerie, restaurants, bars, poste, banque, magasin d’informatique, bijouterie, piscine, clinique vétérinaire, et j’en passe. Bref, une vraie ville ! Il y a même un cinéma… Implanté dans une ancienne église du XVIème siècle !

Ce soir, c’est moi qui régale ! Et dans la cuisine rudimentaire mise à notre disposition, quelques casseroles, une poêle, un double bec à gaz, une passoire. La dinette parfaite pour se faire des pâtes. Je m’engage donc pour un plat que je maîtrise : les pennes à la carbonara. Enfin, pas la recette officielle, mais bien celle avec de la crème et des lardons ! Sauf que le gaz, ici, ne semble pas avoir la puissance suffisante pour faire bouillir mon eau. Je finis par plonger mes pâtes dans une eau à peine frémissante, et nous patienterons un temps certain avant de pouvoir enfin manger.

Tous réunis autour d’une table ronde, on s’empiffre dans la bonne humeur, facilité par le vin qui coule à flot. Un melon et quelques yaourt aux fruits viendront compléter le repas en guise de dessert. Mais alors qu’on pensait se retrouver entre nous, voilà qu’un inconnu pousse la porte d’une manière assurée.

« C’est bien ici le local pour les pèlerins ?« , nous lance-t-il. On se regarde un peu hébété, mais on ne peut qu’acquiescer. « Pas mécontent d’arriver. Je ne dérange pas, au moins ? Vous avez encore un peu à manger ? Je peux ?« . On est interloqué par sa façon d’être, mais au fond, pourquoi pas. Nous sommes tous ici sur ce Chemin, chacun avec sa personnalité, mais au final, avec les mêmes besoins primaires : manger, dormir, boire, se laver et se rencontrer. On lui fait donc place, et c’est ainsi qu’on fait la connaissance de Francis.

Francis est ce que j’appellerai un ovni du Chemin. Ce genre d’individu un peu loufoque, pas forcément bizarre, mais hors norme, que vous croisez un jour, sorti d’on ne sait où, et que vous ne verrez plus jamais !  Sous ses airs un peu rustres, sous son allure sportive et émincée, accentuée par des vêtements moulants, il est surprenant. Pas de répit pour lui, son Chemin, c’est un défi. Il démarre le matin, sans forcément courir, mais sans s’arrêter non plus, et parcourt ainsi 50 à 60 km par jour. C’est bien simple, aujourd’hui il vient directement de Périgueux, là d’où mes complices et moi avons mis deux jours pour arriver ici !

La soirée ne se prolongera guère. L’air de rien, nous sommes fatigués par tant d’efforts au quotidien, et les réveils matinaux ne nous incitent pas à veiller tard le soir. La nuit commence à tomber, l’obscurité a pris la place d’une belle journée, et on ne tarde pas à se glisser dans nos duvets.

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Le récit du jour précédent ?

Ou celui du lendemain ?

© Luc BALTHASART, 19/01/2018

4 réflexions sur « 28/04/2015, jour 45 : Saint-Astier – Mussidan »

  1. Hô mon Dieu que j’aime te lire Pèlerin , que ta manière de manipuler le verbe me surprend . Que de souvenirs tu me rappelle . Pas plus tard que maintenant , je rend visite a un ami (ennemi) avant Ami et plus devenu grâce au chemin . Nous ne parlons que du Camino inoubliable . Vu que tu es de ma région (Liège) MOI de POULSEUR ainsi que mon Pèlerin Hubert aimerions te rencontrer par ex au POULS place du même village

    1. Ô mon Dieu, que j’aime ces paroles 😉
      Merci Gérard, tu me rends là un bel hommage !
      Et oui, le Chemin rapproche les gens. Quant à se rencontrer, ça serait volontiers, seul le temps me manque un peu.
      Mais pourquoi pas…

  2. bonjour LUC
    voici le courage retrouvé pour écrire, tu sais que nous l’attendons avec impatience ce récit
    A bientôt pour de nouvelle aventures
    Bises a toi
    Pierre et Josette

    1. Bonjour « Papa et Maman »,

      Le courage, et puis aussi des changements sur différents sites qui ont un peu sapé mon moral.
      Mais poursuivre mon récit faisait partie de mes bonnes résolutions 2018 ! 😉
      J’espère maintenant pouvoir m’y tenir.. Et n’oubliez surtout pas : dans 12 jours (journée 57), je passe par Saint-Palais 😉
      Je vous embrasse,
      Luc

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