14/05/2015, jour 61 : Roncesvalles – Zubiri

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Comment qualifier notre première nuit en terre espagnol ? Olé olé !

Dans notre camp de réfugiés aux containers surchauffés, nous en garderons le souvenir de lits superposés aux sommiers sommaires qui grincent au moindre mouvement d’orteil. Nous nous souviendrons aussi avec émotion de ce pèlerin allemand qui restera à jamais anonyme, pour avoir malencontreusement lâché sa tablette tactile du haut de son premier étage. Et blam, face contre terre à 3 heures du matin dans un vacarme assourdissant sous les huées et l’hydre féroce des autres locataires.

Mais ce que nous n’oublierons surtout jamais, c’est ce réveil en fanfare. Non pas la métaphore d’un début de journée chahuté, mais une véritable fanfare. Enfin, un simple joueur de guitare accompagné de sa secoueuse de maracas, qui déambulent dès 7 heures du matin au milieu des baraquements. C’est qu’il n’est pas temps de trainer, nous ne sommes pas ici pour flâner. Et ce réveil-matin bien plus agréable qu’une sonnerie stridente aura au moins le don de nous faire sourire et de nous mettre de bonne humeur.

Pendant qu’Olivier termine ses ablutions, je remonte jusqu’au restaurant qui nous a accueilli hier pour rejoindre la route principale et les balises qui ne nous quitterons plus jusqu’à Compostelle. Un panneau de signalisation indique officiellement Santiago de Compostela 790. Cela parait encore si loin mais cela semble pourtant si proche, pour nous qui en avons déjà parcouru plus du double.

Une fois n’est pas coutume, un départ sans déjeuner aujourd’hui. On nous a en effet renseigné un bar à quelques kilomètres et un premier village à peine plus loin, de quoi y trouver suffisamment pour nous sustenter. Je longe donc la Nationale par le désormais officiel Camino Francès.

Car ça y est, j’y suis, sur ce fameux Camino Francès tant de fois évoqué, tant de fois imaginé. Les images défilent dans mon esprit : Pamplona, Burgos, León, l’alto del Perdón, la Meseta, la Cruz del Ferro, Manjarin, San Anton, Samos et tant d’autres lieux rêvés. Huit mois que je prépare ce voyage sans vraiment le préparer. Je me suis bien entendu entrainé un peu physiquement, j’ai endurci mes pieds et chacun de mes muscles, j’ai constitué religieusement mon sac, mais je n’ai toutefois jamais rien programmé afin de laisser place à la Providence. Huit mois durant lesquels en parallèle de ces préparations, j’ai visionné tant de films, de reportages, lu autant d’articles et de livres, que j’ai l’impression d’être ici un peu chez moi. Et si en France, je me laissais parfois porter par le Chemin, ici, il me transporte littéralement dans un autre monde. Je suis tellement heureux de fouler ces premières terres.

J’ai traversé une frontière hier. Je suis toujours en pays basque, mais en pays basque espagnol. Et tout comme cela m’avait déjà marqué lors de mes premiers pas en France, je remarque que rien vraiment ne change mais que tout est différent. Les maisons, les bois, jusqu’aux parfums ne sont plus les mêmes. Il flotte dans l’air quelque chose de bizarre, comme une atmosphère, un sentiment de dépaysement encore plus fort que celui déjà ressenti auparavant. Même les sentiers, pourtant si semblables à ceux rencontrés depuis le sud de la France, sont ici plus chauds, plus blancs, plus doux. C’est peut-être cela qui contribue au fait que je me sente transporté.

Les renseignements étaient justes concernant le bar : deux kilomètres à peine que déjà j’y arrive. La terrasse ensoleillée déborde de monde. Les sacs s’amoncèlent le long du mur, les rires et les voix couvrent le chant des oiseaux, alors qu’une file s’étire jusqu’en dehors de l’établissement. Je zieute un coup par la fenêtre : le service est optimum, ça a l’air de bien suivre, le comptoir déborde de sandwiches garnis, qu’on appelle ici un bocadillo, de croissants et de pains au chocolat, ainsi que d’un choix insoupçonné de tortillas. Je pose donc mon sac à la suite des autres pour attendre mon tour. On se bouscule un peu dans l’entrée mais on sent bien que tout est organisé. Ça va super vite, à peine 5 minutes, et c’est déjà mon tour. J’opte pour un énorme pain au chocolat, et un morceau de tortilla au chorizo dont la taille dépasse tout entendement. Pour faire passer tout ça, le traditionnel « café qu’on lèche » (*) dont je m’amuserai à le prononcer tel quel tout au long de mon parcours pour le plus grand plaisir d’Olivier.

Pas de tête connue en ce premier jour de marche, et malgré la foule présente à ce bar, j’ai déjà la très nette impression qu’un élagage naturel s’est opéré. Il est évident que je ne serai plus jamais seul, ni en Chemin, ni dans les albergues. Il subsiste aussi parmi ceux qui restent quelques éclopés de la veille qui s’accrochent encore, clopinant maladroitement pour tenter de maîtriser leurs douleurs ou affalés sur le bas-côté pour soigner leurs plaies. Mais je ne reconnais aucune des personnes que j’ai aidées, encouragées ou réconfortées hier lors du passage des Pyrénées.

C’est une étape tranquille qui nous attend. Le relief est modéré, quoique encore bien présent, mais les sentiers sont si bien aménagés et les paysages si variés qu’on avale les kilomètres sans s’en rendre compte. On ne compte plus non plus les Buen Camino distribués à la pelle. Ça en finit même par remplacer le bonjour, dont on ne sait plus finalement en quelle langue le prononcer. A l’instar d’hier, je croise chinois, italiens, américains ou canadiens, des francophones, des germanophones ou des flamands, voir même parfois beaucoup plus exotique. Enfin bref, le Chemin n’a jamais autant été comparable à une tour de Babel. Le Buen Camino, bien qu’espagnol à la base, devient notre langage universel.

Je ne reconnais pourtant personne, vraiment personne ! Certains marchent en couple, d’autres en groupe, la plupart sont seuls. Je rattrape une dame avec son chien qu’elle tient au bout d’une corde. A l’entendre parler à son compagnon, je remarque qu’elle s’exprime en français et j’en profite donc pour faire connaissance.

C’est plutôt étonnant de croiser un chien sur le Chemin. Si ils ne sont pas rares, il faut avouer qu’ils ne sont cependant pas légion. Pour de simples raisons : outre les soins qu’il faut lui apporter, nourriture et eau, il faut aussi s’assurer qu’il pourra tenir la distance jour après jour. Mais le plus ennuyant, c’est bien entendu de trouver où loger. Peu de gîtes sont en effet enclins à les accepter, question d’hygiène et de sécurité paraît-il, alors que bien des humains sont parfois pires que des chiens !

La conversation tourne donc autour de son compagnon. Francine m’explique le bonheur qu’elle a de marcher avec lui, la complicité qui les unit et le lien social qu’il crée avec les autres pèlerins. Et quand je l’interroge pour savoir où elle compte dormir ce soir, elle m’apprend qu’elle ne s’encombre jamais de ces considérations : son mari, invalide, ne sait pas marcher, mais il tenait tout de même à partager cette expérience avec elle. Alors, il suit… Enfin… Il la précède, en camping-car ! C’est ainsi qu’elle me dit en riant que tous les soirs, elle retrouve son bâtard sur un parking. Encore faut-il qu’elle me précise que le bâtard en question n’est pas son mari, mais son autre chien, un vieux petit croisé courbaturé tout aussi incapable de marcher que son mari.

Francine sera mon unique rencontre du jour. Un peu bousculé et peu habitué à croiser autant de pèlerins, un peu perturbé par la barrière de la langue et par ma timidité, peut-être aussi et surtout dans l’idée de me protéger pour profiter du Chemin, je parle peu aux autres en ces premiers jours de grande foule.

La dernière descente vers Zubiri constitue une véritable difficulté. Sur des rochers foulés par tant de pieds, même les chaussures les plus performantes finissent par glisser. Tout le monde redouble de prudence. J’essaye de contourner les passages les plus polis en marchant dans la végétation, Wilson assure mes pas, mais c’est finalement en me laissant aller que je parviens au Puente de la Rabia. Ce pont médiéval, très bien conservé et magnifiquement restauré, constitue véritablement la porte d’entrée vers Zubiri. C’est un dos d’âne qui enjambe la rivière du haut duquel on plonge ensuite sur la place du village.

En ce début d’après-midi, il est à peine 14 heures, je commence à avoir faim. Mis-à-part mon pantagruélique déjeuner au bar, je n’ai en effet plus rien avalé depuis ce matin. Direction donc la tienda, c’est-à-dire en espagnol, la boutique qui tient lieu à la fois d’épicerie, de boulangerie, de droguerie ainsi que de tout ce qui est nécessaire aux habitants du village, et par extension, aux pèlerins de passage. Deux canettes de bière, de l’Estrella s’il vous plait, et un bocadillo de jamón constitueront pour moi un repas copieux et équilibré, puisque débordant de crudités, que je m’en vais déguster sur le banc face au pont.

Je vois alors passer tout ou partie des pèlerins que j’ai dépassé tout au long de cette étape. Certains sont encore fringants comme des gardons, d’un pas alerte et souriants, alors que d’autres trainent la patte, soufflent et soupirent, accablés par 21 kilomètres sous un soleil de plomb. La plupart me saluent ou me souhaitent simplement un bon appétit. Mais je suis tout de même étonné du nombre qui feint de m’ignorer.

Sur les routes de France, je m’étais habitué aux liens qui unissent les quelques pèlerins. Parce que sur les routes de France, nous sommes peu nombreux, et forcément tous avec une approche, une motivation ou une dimension spirituelle qui nous rapprochent. Sur les routes de France, nous avons eu le temps de nous laisser imprégner par cet esprit du Chemin, nous sommes peu à peu passés du statut de randonneurs itinérants à celui de pèlerins. Mais ici ? Ici, beaucoup en sont encore à se plaindre ou à se demander ce qu’ils foutent sur ce Chemin, pendant que d’autres n’ont pas encore appris à s’ouvrir aux autres et restent étriqués dans leur individualisme.

Une heure que je passe à profiter du soleil et à siester,  quand enfin je vois arriver Olivier. Il est grand temps que nous diriger tout doucement vers l’albergue pour y prendre place.

L’albergue muncipale de Zubiri est aménagée dans ce qui semble être une ancienne école. Des vastes locaux aux planchers cirés sur lesquels s’alignent des lits superposés. C’est fonctionnel, très propre, et super bien organisé. On nous refile un sachet avec un couvre lit et une taie en papier jetable, ce genre de truc aux dimensions standards qui aura le don de se détacher et s’enrouler autour de nous durant la nuit, mais qui a au moins le mérite d’être hygiénique.

Pendant qu’on dresse notre couchage, un groupe d’italiens débarque. Bruyants et expansifs comme seuls les italiens peuvent l’être, ils ont tôt fait de mettre une ambiance à nul autre pareil. Ça rie et ça crie dans tous les coins, mais l’air de rien, ils ont une rigueur militaire qui nous coupe l’herbe sous le pied : alors que quelques-uns s’occupent des lits, les autres se chargent d’établir le planning de la douche… Et nous voilà relégués en fin de liste, juste bon à attendre notre tour en espérant qu’ils nous laissent un peu d’eau chaude !

Je profite de cet instant pour m’inquiéter d’une dame qui avait fait une entrée si discrète que personne ne l’avait remarquée. Elle est anglaise, dans la soixantaine, aussi grande qu’elle n’est guère épaisse. Sur son visage émacié, entre deux sanglots, coulent des larmes qu’elle veut discrètes sans qu’on sache pour autant les ignorer. Elle souffre au plus profond de son être, physiquement et moralement. Ses pieds ne sont plus que plaies, son dos est en compote. Ajouté à cela, la solitude autant que la promiscuité la dérange. Cela fait maintenant deux nuits sans dormir et deux jours entiers qu’elle marche sans savoir si elle aura la force de continuer. Mes mots sont un bien piètre réconfort pour elle, je ne peux que l’encourager à persévérer, mais qu’en sera-t-il demain matin ?

Mais puisque mon tour approche, revenons un peu aux douches de Zubiri. Alors que hier à Roncesvalles, dans le container sanitaire sans la moindre porte, l’intimité était réduite à sa plus stricte singularité, j’expérimente aujourd’hui les douches communes et presque mixtes : une simple cloison comprenant 4 pommeaux de chaque coté, sépare le local des hommes de celui des femmes. On se bouscule donc à 4 de chaque coté de la cloison qui ne va même pas jusqu’au plafond ni jusqu’au sol, les autres attendant leur tour avec un simple essuie noué autour de la taille. Autant dire qu’il n’est pas temps de laisser tomber sa savonnette !

Douches et lits terminés, lessives propres et étendues sur un fil, on retourne dans le centre du village vers ce qui semble être un bar. J’y retrouve Danielle, la pensionnée québécoise rencontrée hier. Elle semble un peu dépitée, pour ne pas dire exaspérée par la danoise avec qui elle a sympathisé, beaucoup trop bavarde et exubérante à son goût. Mais de peur de se retrouver seule, elle s’astreint à se la coltiner du matin au soir.  Quant à Olivier et moi, on ne quittera pas le comptoir de la soirée, à déguster des tapas arrosés de cerveza.

21h30, l’heure du coucher va sonner. Nous regagnions nos pénates. L’anglaise a finalement succombé au sommeil qui lui manquait tant. Je suis heureux et soulagé pour elle. J’espère que la nuit lui sera de bon conseil. Et les italiens ? Il ne fallut pas longtemps une fois les feux éteints pour les entendre rivaliser d’excellence dans un concours de vents sortant d’une porte à deux battants, ponctués d’exclamations du genre « Bravissimo ! Bellisima ! Perfetto !« . La nuit s’annonce tempétueuse, on n’est pas dans la merde !


(*) Vous l’aurez compris, « Café qu’on lèche » n’est rien d’autre que la prononciation déformée du fameux Café con Leche, soit tout simplement un café au lait.

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Le récit du jour précédent ?

Ou celui du lendemain ?

© Luc BALTHASART, 28/02/2019

9 réflexions sur « 14/05/2015, jour 61 : Roncesvalles – Zubiri »

  1. Le 21 juillet 2015 je quittais Roncevalles…sous la pluie pour arriver le soir à Pamplona, une belle étape. Je suis impatient de repartir…le 11 mars prochain, sur le Camino Portuguese, à bientôt.

    1. Bonjour Michel,

      Roncesvalles – Pamplona, en une seule fois ? Une sacrée étape de presque 43 km ! Beaucoup trop pour moi et mes fragiles petits petons 😉 D’autant qu’en Espagne, encore plus qu’en France, j’avais pris le parti de ne pas courir pour encore mieux apprécier et faire durer le plaisir.

      A bientôt,
      Luc

      1. Mes étapes sont toujours longues entre 40 et 55 km à la maison ces Caminos sont toujours trop longs…

  2. Bonjour Luc
    Toujours aussi pertinent et intéressant …. Tu réveilles tellement de souvenirs.
    Je projette d’y retourner en mi-septembre 2019 et probablement en 2020 accompagner une amie …. Alors c’est certain que je vais lire ta suite avec un grand intérêt.
    D’ici là j’espère que pour toi que ça roule aussi. As-tu un autre projet en marche?
    À un très bientôt.
    Roger

    1. Bonjour Roger,

      Merci pour tes commentaires qui me font toujours autant plaisir et m’encouragent à poursuivre mon récit 😉

      On sera presqu’ensemble sur le Chemin, puisque je vais cette année sur la voie d’Arles à partir du 1er août, avec une arrivée probable à Puente la Reina aux alentours du 5 septembre, et peut-être un retour à pied jusque Saint-Jean-Pied-de-Port pour ressentir les effets du Chemin « à contresens ».

      A bientôt,
      Luc

    1. Bonjour Yvan,

      Carrément revivre ta vie de militaire ? Je savais que mon Chemin était parfois spartiate, mais de là à l’imaginer militaire, tu m’en bouches un coin ! 😉

      A bientôt pour la suite,
      Luc

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