24/03/2015, jour 10: Rocroi – Signy l’Abbaye

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C’est sous un soleil resplendissant, même si la douce chaleur du printemps ne se fait pas encore sentir, que je pars d’un pas léger ce matin. Est-ce l’impression d’avoir passé un premier cap, la satisfaction d’avoir atteint ce modeste mais premier objectif que constituait Rocroi, l’accueil chaleureux de Chantal et ses encouragements? Ou simplement l’idée d’être en France, avec ses petits villages et hameaux aux noms qui me paraissent presque exotiques? Sevigny, Chilly, Laval-Morancy, L’Echelle, ou encore  Aubigny-les-Pothées, avouez qu’il y a de quoi se sentir en vacances!

D’une énergie débordante, tel un cabri, j’escalade les remparts de Rocroi. Je ne pouvais passer par là sans contempler ce magnifique bourg du haut de ce promontoire. Le temps de quelques clichés et de laisser vagabonder mon imagination. Tout est si paisible, si calme. Les rares voitures viennent à peine troubler cette sérénité. Difficile de croire qu’ici, en 1643, plus de 10000 hommes périrent lors de la Bataille de Rocroi, durant laquelle les troupes du Duc de Condé écrasèrent la cavalerie espagnole. Il ne devait pas bon être pèlerin en ces temps là…

Je m’arrête quelques instants au passage de Sevigny-le-Forêt. Un villageois m’interpelle au loin. Je prends le temps de faire un crochet pour discuter avec lui. Le visage buriné par autant d’années de travaux aux champs, je peine à le comprendre avec son accent du terroir! Mais je lis en son regard toute la satisfaction du monde et la gratitude à mon égard de lui accorder quelques instants. Des paroles banales sur la pluie et le beau temps. Je serai peut-être la seule éclaircie dans ses trop longues journées. Il est encore tôt, je viens à peine de démarrer, et le Chemin m’appelle. A quelques mètres de lui, alors que nous nous étions salués, voilà qu’il m’envoie une tonitruant: « Et surtout, bonne route! »

Beaucoup d’asphalte aujourd’hui, ça pique aux pieds. Et ça n’incite pas vraiment à la flânerie. Mon guide me mène vers la forêt domaniale des Potées. La perspective d’un sentier entouré d’arbres me ravît! Mais c’est une véritable désillusion qui m’attends. Une exploitation sylvicole bien ordonnée, avec sa route goudronnée interminable, ses sapinières, ses coupes à blanc. J’entends au loin le bruit sourd d’une tronçonneuse. Dans quelques temps, une nouvelle parcelle sera voué à une désolation apocalyptique…

J’avalerai en vitesse les 19 premiers kilomètres sans vraiment m’en rendre compte. Quand rien n’accroche le regard, on se surprend à avancer presque les yeux fermés. L’esprit s’égare alors en mille pensées, et le temps passe à une vitesse folle. Je commence à avoir faim. Une prairie ouverte sera ma salle à manger du jour. Je m’installe, sors pain et fromage. Cela peut sembler simple, mais j’ai pris conscience à plusieurs reprise que depuis mon départ, mes sens étaient tellement en éveil que tout me semblait bien pus beau, bien meilleur! Le moindre parfum m’enivre, la plus discrète des saveurs me comble. Les couleurs paraissent éclatantes, et chaque son de la nature est une douce mélodie. La vie est une fête! Et mon fromage est un régal!

Je profite de cette halte pour m’enquérir d’un logement pour ce soir. La météo changeante commence à virer au gris, et la pluie est annoncée en fin de journée. Une correspondante locale à Signy-l’Abbaye se charge de dispatcher les pèlerins de passage dans différentes familles d’accueil. Bien qu’au demeurant très cordiale, je fus surpris qu’elle s’inquiète en premier lieu de mon budget logement. Drôle de question sur un Chemin où je pensais que l’idée de profit passait au second plan. Un pèlerin de base au budget serré mérite-t-il moins qu’un pèlerin VIP? Question pécuniaire réglée, elle me demande alors mon heure d’arrivée. J’en viens à me demander si finalement je n’ai pas fait le numéro de DGSE. Il est environ 13h, il me reste 13 kilomètres à parcourir. Voulant conserver une petite marge de sécurité, je lui dis que je serai là vers 17h. « Ouh là làààà, Monsieur, pas plus tard! Parce qu’après, les gens ne reçoivent plus ». Mais bon, voilà. Je n’en suis qu’aux prémices de mon pèlerinage, c’est la première fois que je passe par une chaine d’hospitalité locale, et que je vais loger en famille d’accueil. Peut-être est-ce la norme? Je m’y plie, et lui rétorque que je ferai mon possible pour arriver au plus tôt.

Allez, go! Si je ne veux pas trouver porte close, je dois donc me remettre en route rapidement! Heureusement que le trajet de cette après-midi semble plus bucolique. Et c’est à 16h26, sous un léger crachin, que je me présente chez la dame que j’avais eu quelques heures auparavant au téléphone. Petite bourgeoise endimanchée, passionnée par l’histoire de son village, elle s’empresse d’apposer son tampon sur ma crédentiale et de m’indiquer l’adresse ainsi que la direction à suivre pour rejoindre la personne qui voulait bien m’accueillir malgré mon petit budget.

Une dame de 71 ans, seule dans une modeste maison ouvrière, m’ouvre sa porte. Elle m’offre le café, quelques bonbons, nous faisons connaissance, très simplement. Elle me parle d’elle, de sa vie et de ses vicissitudes. Je lui parle un peu de moi, des raisons de mon départ. Puis elle me parle d’elle. Puis encore d’elle. Je l’écoute affectueusement. Elle me montre les cartes postales que d’autres pèlerins de passage lui ont envoyées, alors qu’ils étaient arrivés à Compostelle. Dans ses vieux jours, ces pèlerins, ces cartes postales, sont probablement ses seules distractions, ses vacances, sa façon de voyager par procuration.

Puis elle me montre ma chambre, la salle de bain. Je l’interroge sur l’heure du repas. « Le repas? Mais il n’y a pas de repas, Monsieur! Vous comprenez bien, moi, on me prévient toujours trop tard, je ne sais pas aller faire les courses. Le repas n’est jamais compris. Il y a dans le village, un relais routier, et un restaurant. Allez-y de ma part, on y mange très bien, savez-vous! Et en plus, j’y ai travaillé, ils vous feront certainement un prix! ».

Direction donc le centre du village, où le fameux restaurant au menu alléchant ne cadre pas avec mes moyens. A la sortie de la rue principale, le long de la grand route, un petit hôtel-restaurant, qui fait en même temps office de bar. Serait-ce le relais routier dont elle m’avait parlé? Je pousse la porte et entre dans un établissement d’un autre âge.  Une serveuse aux allures digne d’un scénario d’Audiard m’invite à prendre place. Pour 12 euro 50, j’ai droit en entrée à une généreuse part de quiche lorraine et sa salade frisée, ou une salade orientale. Une salade orientale dans ce coin reculé de la France profonde? Qu’est-ce donc, l’interroge-je! Elle me cite alors en détail quels sont les ingrédients de cette délicieuse salade. Il faudra quand même qu’on m’explique le coté orientale du chorizo et des poivrons. Pour moi, ça sera une quiche, merci! Et en guise de plat, j’opterai pour un boudin noir/purée fourchette. Le tout bien évidemment hors boisson, mais servi avec le sourire! Et contre toute attente, ce fut un repas de roi!!!

Je profite de cette soirée placée sous le signe de l’opulence pour sortir mon carnet de notes et tenter au mieux de coucher sur papier les impressions du jour. Beaucoup de réflexions me sont venues à l’esprit aujourd’hui. Des trucs très terre à terre. J’ai imaginé que certains, à mon retour, me demanderaient comment se préparer à partir. De l’entrainement, un peu. Une raison, quelle qu’elle soit. Si moi j’y ai mis une dimension spirituelle, d’autre n’y trouveront que l’aventure, le sport, la gastronomie, le tourisme, ou le coté humain. Mais quelle que soit la raison de départ, tôt ou tard, d’autres raisons viennent à nous. C’est un Chemin de réflexion dont on ne ressort pas indemne. La motivation ne suffirait pas à accomplir un tel voyage. Au fil des jours, on trouve en soi des ressources insoupçonnées, une force inespérée, on se sent porté par un Chemin chargé d’une énergie extraordinaire. On apprend à se contenter de l’essentiel, et on se surprend chaque matin à vouloir reprendre le Chemin…

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© Luc BALTHASART, 28/12/2015

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