19/03/2015, jour 5: Rivière – Dinant

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Mes amis les esprits ne m’ayant finalement pas importuné, c’est une bonne nuit que je passais dans ce presbytère inoccupé.  Et c’est serein, bien reposé, à l’aube naissante, que je quitte ce lieu que je croyais hanté.

Mes pieds commencent tout doucement à s’habituer. J’en prends soin, ils ont droit tous les jours à de la crème et des massages. Et  c’est bien emballé dans des chevillères qu’ils supportent vaillamment le sort que je leur réserve quotidiennement. Ils ne le savent pas encore, une rude journée les attend aujourd’hui.

Faisant fi des avertissements, voilà que ce matin je m’attaque au mont des 7 Meuses. On m’avait pourtant conseillé de le contourner, que je n’y gagnerai pas grand chose à gravir cet éperon. Godinne est accessible en longeant la Meuse… Mais le Chemin ne se préoccupe pas de la facilité. Et apercevoir jusqu’à 7 reflets du soleil dans les méandres s’étirant jusqu’à l’horizon, cela vaut bien quelque ascension. Mythe ou réalité? Je ne saurai le vérifier aujourd’hui: la brume encore bien présente en ce matin de mars me l’interdit! Mais quel spectacle que de voir la Meuse se faufiler à travers les collines.

Une fois repus de cette vue,  c’est à grandes enjambées, le cœur léger et sifflotant, que je descends rejoindre mon fleuve. Un dernier regard d’où je viens vu d’en bas! Ah oui, quand même… Et me voilà m’engouffrant dans le passage sous voie de Godinne. Etrange parfois, ce Chemin! Je m’amuse à imaginer les trains au Moyen-Age! Bizarre, bizarre…

Mais alors que je pensais m’être acquitté de mon effort de la journée avec ma mise en jambe de ce matin, voilà qu’une nouvelle colline se dresse devant moi! Tricointe, ce nom ne vous dit probablement rien,  mais elle me sépare de la carrière d’Yvoir, et là, pas moyen d’y échapper, au prix d’un énorme détour! Et ça grimpe, et ça grimpe! La majestuosité de la forêt domaniale adoucit à peine l’effort fourni. Tant et si bien qu’à l’orée de la carrière, je suis à sec! Ces deux raidillons auront eu raison de mes réserves. Il est à peine 11h, et me voilà hélant un riverain. Chemin faisant vers sa demeure, je lui explique posément qui je suis, d’où je viens, où je vais. Son intérêt était évident. D’abord impressionné par le périple, mais aussi et surtout par la démarche, il me confie alors ressentir également le besoin de s’évader, de faire le vide, finalement, quelque part, fuir. C’est le papa de Fabrice, le pilote du crash de Gelbressée. Cette brève rencontre fut intense, et après avoir rempli ma bouteille d’eau, c’est le cœur lourd que je le quitte.

Alors que ses mots raisonnaient encore en moi, je ne m’étais pas rendu compte qu’au pied des falaises mises à nu, je devais en atteindre le sommet! Et hop, c’est reparti pour un tour, troisième montée de la journée, je n’en puis plus! La Gayolle, c’est son nom, finira-t-elle par m’achever? C’est tellement raide que c’est en zigzag que le sentier s’étire devant moi. La carrière d’Yvoir s’offre maintenant à ma vue, immense fourmilière grouillante. J’entends d’ici les camions rugissants et le cliquetis des tapis roulants. Avant de m’avancer plus loin sur des routes calmes et boisées. Un peu de répit dans la traversée d’Evrehailles. Et dire que c’est ici qu’invité par mon ami Dany, je viendrai passer la nuit! Mais rien ne me distrait de mon objectif, et Dinant m’attend.

Cheminant gaiement à l’ombre des ruines du château de Poilvache, je parle et je chante à tue-tête. Une journée épuisante et solitaire aujourd’hui. Mais ô combien enrichissante. Est-ce la conversation de ce matin avec ce père meurtri? Je prends conscience de mon existence, des briques de réflexions se mettent en place. Ça n’est que le début… Petit à petit, imperceptiblement,  je quitte mon enveloppe de randonneur.

Un dernier effort de Houx à Awagne, puis enfin la délivrance en pente douce vers l’abbaye de Leffe. Il est 15h30, je suis fourbu, mes pieds crient au scandale! Le temps des emplettes et du ravitaillement, j’attends Dany, assis sur le rebord d’une bordure. Je me langui de son accueil, je sais que je serai une fois de plus bien reçu. Ils seront aussi, lui et sa femme Christiane, mes derniers êtres connus avant d’affronter l’inconnu. Demain, au delà de Dinant, je ne connais plus rien. Même les noms des bourgs annoncés me sont étrangers, prémices de forêts enchantées ou de lieux hantés. Promesse d’aventure et d’ivresse de liberté.

Perdu dans mes réflexions, c’est par un coup de klaxon que Dany me réveille. Un sourire jusqu’aux oreilles, des milliers de questions, une joie, oserai-je dire une fierté non dissimulée, de m’accueillir dans son petit nid douillet! Je profite de chaque instant. Je ne sais pas quand j’aurai encore l’occasion de bénéficier d’une telle hospitalité. Et Christiane, discrète, souriante, au grand cœur, qui me régalera de son délicieux repas! Qu’il est bon d’être au chaud, bien entouré et repus, et de se sentir « chez soi »… Merci!

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© Luc BALTHASART, 16/11/2015

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