14/04/2015, jour 31: Plou – Neuvy-Pailloux

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1h18. Une envie pressante me réveille. La toile de ma tente encore grande ouverte, je n’ai qu’à m’extirper comme une larve de mon sac de couchage pour m’avancer de quelques pas dans l’herbe fraiche, et me soulager. L’obscurité est toute relative. Le ciel dégagé, les nombreuses étoiles et la lune qui entame son dernier quartier suffisent à m’éclairer. Le silence, par contre, est absolu. Une ambiance propice aux angoisses, mais je me sens étrangement en sécurité. Ma tente est ma maison, ce vaste terrain est mon jardin. Je suis l’unique locataire des lieux. Rien ne peut donc venir troubler ma quiétude. Je m’assieds quelques instants dans l’abside de ma demeure. Mes yeux se perdent au firmament quand une étoile filante vient fugacement zébrer le ciel. La troisième depuis mon départ, la troisième de ma vie ! Je me faufile dans mon duvet en me souhaitant d’arriver sans encombre au terme du voyage, avant de sombrer à nouveau dans un monde peuplé de songes.

Les réveils en bivouac sont pour le moment toujours un peu les mêmes. En fin de nuit, alors que le soleil n’a pas encore pointé le bout de son nez, un froid glacial m’envahit. Je me calfeutre dans ma capuche, j’enfouis ma tête sous les plumes. Mon souffle chaud me réchauffe à peine, juste assez pour patienter jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Les oiseaux commencent alors à chanter, sonnant l’heure de se lever.

Après avoir rangé mon sac de couchage dans sa housse de compression, je vide ma tente et aligne consciencieusement tous mes effets à côté de mon sac à dos. Je retire ensuite une à une chaque sardine qui retient la toile extérieure, en prenant soin de n’en égarer aucune. Je la roule avec soin, je m’attaque aux sardines restantes, et finis par replier la moustiquaire intérieure. Je n’ai plus alors qu’à agencer le tout dans mon sac à dos d’une manière aussi précise qu’un puzzle en trois dimensions. Les rituels du matin sont immuables. Ce qui semblait si fastidieux aux premiers jours, devient une habitude. Moins d’un quart d’heure plus tard, je suis sur le départ.

C’est en quittant mon campement que je remarque un couple de personnes très très âgées qui m’observe avec attention. Je suis pour eux une attraction, une sorte d’OMNI, un objet marchant non identifié. Je les salue par de grands et amples gestes. Ils me répondent timidement de leurs mains chevrotantes, coupables d’avoir été découverts. Je m’en amuse, je souris. C’est un bon début de journée.

Je pars en sifflotant sur de petites routes de campagnes. Mes pas me semblent légers. Depuis hier, en effet, je marche pour la première fois sans chevillère. Pas de douleur particulière, mes pieds se sont vite acclimatés à cette liberté retrouvée. Je découvre une nouvelle façon d’avancer, plus souple, plus fluide. La route se déroule maintenant devant moi comme un long ruban de soie.

Le vent chaud et le soleil montant réchauffent peu à peu l’atmosphère. J’arrive rapidement à Charost, que je traverse d’une traite sans m’arrêter.  Ou presque: au moment de quitter la voie principale, je reste un temps perplexe devant un poteau garni de cinq flèches, dont une à contre-sens. Peut-être est-ce là une alternative plus bucolique, ou au contraire un détour plus mercantile mis en place par un gîte ou un commerce peu scrupuleux. La majorité l’emportera, alea jacta est, je prendrai sur la gauche.

Je m’engage alors sans le savoir dans une longue traversée en solitaire. Un lièvre détale à ma vue. Un chevreuil m’observe du coin de l’œil. Ils seront mes deux seuls compagnons sur ces chemins de campagnes, jusqu’à ce que je croise moult étudiants dans le campus universitaire à la lisière d’Issoudun.

C’est une grande ville qui m’attend. Avec ses avenues et ses places arborées, ses rues bordées de maisons moroses, sa circulation et sa population qui n’est jamais très encline à la conversation. Je me faufile aussi discrètement que je puisse, jusqu’à découvrir un magnifique parc aux pelouses bien grasses et aux cerisiers en fleur. Il est bien trop tentant pour que je n’en profite pas pour faire une bonne sieste. Partir de bonne heure a cet avantage que l’on peut prendre son temps. Je m’étale donc de tout mon long sans hésitation sur ce matelas de verdure. Je regarde quelques instant un groupe d’adolescents se chamailler gentiment. Les garçons friment comme de jeunes coqs, à sauter dans l’eau glacée du petit ruisseau, tandis que leurs belles n’en ont cure. Leurs cris étouffés me rappelleront ceux d’une cour d’école d’antan, où petit déjà, je m’asseyais seul sur le seuil en pierre bleue. J’avais alors plaisir à écouter ces sons. Ils me rappellent maintenant mon enfance en écho. Bercé par ces images qui me reviennent du passé, je me couche doucement en regardant le vent qui fait danser les pétales blancs.

Combien de temps ai-je sombré là? Lorsque j’ouvre les yeux, je découvre tout autour de moi une foule de pensionnés occupés à déplier des chevalets ou à préparer des palettes chamarrées. M’ont-ils seulement vu? Pas un de m’adresse la parole, comme si j’étais à leurs yeux transparent ou faisant partie du décor. Mais je n’ai nulle envie de servir de modèle. Je replie donc mes bagages sans demander mon reste et m’éclipse sur la pointe des pieds. Etais-je pour eux l’élément central de leur composition? Il me plait à penser aujourd’hui que sorti de leur tableau à leur insu, ils se demandèrent un temps pourquoi ils s’étaient installé précisément à cet endroit.

En sortant du parc, j’ai du mal à retrouver mon chemin. Toutes les rues se ressemblent, et aucune d’elles n’apparaît dans mon guide. J’avance un peu à l’aveugle. Je scrute partout en espérant retrouver une balise. Mais la route me semble bien trop large pour être ma voie, et je ressens au fond de moi que je me fourvoie. Rien n’est fait pour me rassurer. Guider par je ne sais quel instinct, je reviens alors sur mes pas en redoublant d’attention. Et c’est par le plus grand des hasards que je m’engage dans une rue étroite où deux dames assises sur un banc à l’ombre de leur maison me confirmeront que je suis enfin retomber sur mes pattes.

Je ne suis pourtant pas pour autant arrivé au terme de ma journée. En sortant des faubourgs d’Issoudun, le soleil devient oppressant. Les rails surchauffés de la voie ferrée que je longe à présent confèrent à l’air une sècheresse inégalée. J’ai presque l’impression de suffoquer. Pourtant, j’avance, inexorablement, pas après pas, jusqu’à quitter cet enfer pour rejoindre enfin quelques jardins communautaires et un peu de fraîcheur. Je suis au bout de mes réserves. Mon eau s’épuise au même rythme que mes forces. 

Au village suivant, alors que j’envisage de sonner à une porte pour qu’on remplisse ma gourde, je tombe sur une dame occupée à cuisiner avec sa fenêtre à rue grande ouverte. Quelle providence, que cette dame: elle sera pour moi un ange tombé du ciel. Devant mon air éreinté, elle se précipite pour m’offrir un énorme verre d’eau fraiche que je bois d’une traite. Bien mieux que cela, elle me tend dans les bras deux bouteilles que j’emporterai avec moi. Elles viendront bien à point pour me débarbouiller. Car ce soir, j’ai en effet, à nouveau décidé de bivouaquer!

En cette fin d’après-midi, vidé de toute énergie, j’ai fait une rencontre salvatrice. Tout à l’heure, alors que je pensais m’être égaré, j’ai retrouvé ma route. Je n’ai jamais rien demandé,  jamais rien cherché, jamais exigé. Le Chemin, au fil des jours, pourvoit à mes besoins. Sa magie met en confiance, elle rend foi en l’humanité.

C’est dans le coin d’une prairie en friche, caché derrière une haie, que je déciderai de me poser. Ca n’est pas des plus confortables, d’autant qu’en face, là, de l’autre coté de la rue, se trouve un golf aux pelouses rases et bien entretenues. Mais je n’ai pas osé. Finalement, je suis bien ici. Je me mets à mon aise, je profite de la profusion d’eau que j’ai à ma disposition pour faire une toilette complète. Je déguste avec délectation un simple bout de pain et un morceau de saucisson. Un petit lézard curieux viendra même se poster à quelques centimètres de moi. Un tique aussi, que j’aurai juste le temps de chasser de ma toison juste avant qu’il ne me pique. La soirée se passe ainsi, seul et loin de tout, mais tellement heureux. J’attendrai que le soleil se cache derrière l’horizon, avant de moi-même me coucher et disparaitre dans un autre monde.

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© Luc BALTHASART, 28/05/2016

6 réflexions au sujet de « 14/04/2015, jour 31: Plou – Neuvy-Pailloux »

    1. Merci Bob,
      Chaque témoignage est pour moi un encouragement. Lorsque je suis devant mon clavier, je ne fais que coucher des mots pour traduire au mieux de ce que j’ai vécu et ressenti. Mais au moment d’écrire, je ne sais pas encore si je parviendrai à toucher votre âme…
      Alors, trois mots suffisent parfois à me donner la foi pour continuer à vous transmettre mon témoignage !

      A bientôt pur la suite de mon périple,

      Luc

  1. Ah les grandes villes, on s’y sent toujours étrangers en temps que pèlerin… Les souvenirs qui ressurgissent… On s’imagine avoir été un jour parmi ces citoyens et aujourd’hui appartenir à un autre monde, celui des pèlerins nomades que nous sommes. Quelle chance tu as eu de pouvoir bivouaquer, moi près de ville je n’oserai jamais de peur qu’on me surprenne !

    1. Dans les ville, nous faisons effectivement d’ordinaire partie de ces gens, individu perdu au milieu d’une foule d’anonymes. Mais dans nos habits de pèlerins, nous ne cadrons plus dans le décor. Les gens se méfient, nous épient. Et comme tu le soulignes, cela fait de nous, en quelque sorte, des étrangers.

      Neuvy-Pailloux n’est pas une grande ville, au mieux un gros bourg. Et j’ai bivouaqué presque 2 km avant ! Je ne pense pas que j’oserai bivouaquer près d’une grande ville, en référence au fait qu’on est justement considéré comme des étrangers, et qu’on redevient anonyme. On ne sait jamais de qui peut nous voir… Et qui s’inquiéterait du sort d’un inconnu, dont on ne sait même pas qu’il est là?

      Par contre, au fond des bois, ou en pleine campagne, je m’arrangeais toujours pour trouver un endroit un peu retiré ou caché (Hier, par exemple, à l’entrée d’un village, mais le long d’un terrain de foot isolé et derrière une haie de cyprès, ou aujourd’hui, le long d’une route, mais bien à l’abri derrière une haie). Personne ne me voyait, personne ne savait que j’étais là. La nuit m’appartenait ! Et puis… Mets-toi aussi à la place de gens qui verraient ta tente: ils ne savent en principe pas qui est dedans (homme, femme? Quel âge, quel stature, quel état? Armé ou non??), et donc, en théorie, il ne vont pas oser venir t’importuner.

      Je te souhaite donc de merveilleuses nuits et de doux rêves dans ta nouvelle tente ! 😉

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