16/5/2015, jour 63 : Pamplona – Puente la Reina

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Une nuit étonnamment calme et silencieuse malgré mes 114 condisciples de chambre. L’albergue Jesùs y Maria de Pamplona est un exemple de modernité et d’efficacité. Sauf peut-être, petit bémol, le réveil brutal à 7h du matin lorsque toutes les lumières s’allument d’un coup. Mais bon, nous n’espérions pas non plus un réveil en douceur sous les chants mélodieux d’une myriade de naïades.

A l’exception de quelques matinaux déjà partis, on s’éveille donc tous ensemble avec plus ou moins d’entrain. C’est-à-dire que pour Olivier et moi, c’est plutôt moins que plus ! Alain, notre nouvel ami, semble calqué sur le même rythme que nous. Quant aux deux autres, le surexcité et sa boniche, il démarre sur les chapeaux de roue sans lui prêter la moindre attention alors qu’elle se traîne de fatigue et de douleurs. On ne peut que se regarder avec la même pensée : mon Dieu, quel duo atypique, quel égoïsme, quelle pauvre femme si peu considérée.

Quand on décide enfin à se lever, Alain finit calmement de remballer ses affaires. Il nous reste à faire de même dans une ambiance décontractée. D’après lui, la journée s’annonce plutôt facile et agréable en termes de parcours, si ce n’est une petite côte dont il ne nous en dit pas plus. Pas de quoi donc nous affoler.

Les sacs enfin bouclés, nous avons pris depuis belle lurette la bonne habitude de vérifier si plus rien ne traine, et par extension, si nous n’avons donc rien oublié d’important. Je remarque alors un stick replié qui pendouille au pied du lit de notre infortunée compagnonne de chambrée déjà partie depuis maintenant une bonne petite demie-heure. Que faire ? Le laisser là, au risque que quelqu’un s’en empare ? Le remettre à l’accueil, avec le doute qu’elle revienne le chercher ? Ou que l’un d’entre nous l’embarque avec l’espoir de la rattraper ou de la revoir ce soir au prochain gîte ? C’est cette dernière solution que je privilégie, me disant qu’avec son allure et son moral, j’aurai tôt fait de la croiser occupée à pleurnicher en bord de chaussée.

Mais à peine le temps d’accrocher le stick à mon sac que  son trublion revient exaspéré et encore plus râleur que d’habitude. « Personne n’a vu un bâton de marche, scande-t-il. Elle a oublié son bâton de marche ! Je vous jure, hein, faut s’la farcir celle-là ! « . On se regarde complètement interloqués par ses vitupérations. Je m’empresse de le lui tendre en expliquant tout penaud mes intentions, mais peu lui chaut, il le saisit d’un seul geste brusque sans le moindre remerciement avant de disparaître aussi vite qu’il était revenu. Pauvre femme, pauvre de lui, ils n’iront pas loin dans cet état d’esprit !

Pas difficile de retrouver ses marques lorsqu’on sort d’une albergue en Espagne. Elle est forcément sur le Chemin, et quand elle ne l’est pas directement, il y a  toujours bien une coquille ou une bonne âme pour nous indiquer la direction à suivre.

Au départ de l’albergue de Pamplona, on tourne à gauche, on repasse devant le bar témoin de nos excès d’hier, puis on se perd un peu dans le dédale des rues piétonnes avant de retrouver la quiétude d’une banlieue cossue. Le Chemin file ensuite à travers un paysage de champs verdoyants qui ondulent sous le vent.

Parce que le vent est effroyablement fort ce matin. On plie l’échine pour avancer sous une ciel menaçant, alors qu’au loin se profile une colline ponctuée d’un alignement d’éoliennes qui se perdent dans la brume. Serait-ce là la petite côte dont Alain nous avait parlé ? Si tel est le cas, je fais connaissance à l’instant avec son ironie : le Chemin ne tarde pas à monter doucement, puis un peu plus, avant, dans un ultime effort, de s’attaquer franchement au sommet. Je suis bientôt au pied des moulins à vent moderne que je distinguais à peine tout à l’heure. Je mesure ainsi la distance parcourue, je mesure surtout la grimpette que je viens d’effectuer. Mais je comprends là pourquoi Alain ne voulait pas nous en dire plus. Cette colline n’est autre que l’Alto del Perdón.

Je les ai tant de fois vus en photo, ils sont tellement pris en exemple pour illustrer les reportages consacrés au Chemin. Je les connais par cœur, ces pèlerins de métal. Donde se cruza el camino del viento con el de las estrellas : là où se croisent le chemin du vent avec celui des Etoiles. Cette citation gravée sur le flanc d’un des chevaux de fer n’aura jamais été aussi bien à propos qu’en ce jour !

Avec ce temps, pas le temps ni l’envie de faire la moindre pause. Je m’attaque sans tarder à la vertigineuse descente de l’Alto del Perdón. Un sentier parsemée de gros cailloux qui roulent sous les pieds. C’est pénible et disons-le carrément, un peu casse-gueule ! J’y croise Danielle la Québecoise. Elle se méfie de chaque pas, avec la crainte immodérée de se torcher un pied.

Sans vraiment la connaître, c’est déjà la 3ème fois qu’on se croise, et pour le peu que je sache, je la sais faconde. On profite donc de ces quelques instants ensemble pour se confier mutuellement. Je lui parle bien évidemment de mes pieds et de mes difficultés, de cette envie d’arpenter le Chemin, ce vieux rêve qui aura mis plus de 20 ans à germer au plus profond de moi. Elle me parle de son Québec natal, de sa nostalgie du pays qu’elle compense par son bonheur d’être ici. Un bonheur qu’elle savoure chaque jour avec la grâce d’avoir vaincu un cancer. Et chaque jour que Dieu lui accorde sur ce Chemin, elle a fait la promesse de penser aux personnes qui l’auront accompagnée et aidée durant son difficile combat. Chaque jour, une personne, pour qui elle prie et se rappelle la présence et son rôle quand elle était elle-même au plus mal. Puis sans transition, elle me parle des coquelicots.

Le Québec fait partie de la grande famille du Commonwealth. Le 11 novembre de chaque année, chacun des 53 états placés sous l’égide de la reine d’Angleterre commémore la journée du Souvenir en mémoire des victimes de la Première Guerre Mondiale. A cette occasion, chacun des 2,3 milliards d’habitants du Commonwealth est invité à arborer un coquelicot sur le revers de son vêtement. Sauf que voilà, Danielle me l’apprend, il n’y a pas de coquelicot au Québec. C’est la première fois qu’elle en voit en vrai, et elle est enchantée, émerveillée de découvrir ces étendues de rouges. Elle m’émeut, Danielle. Toute petite et si discrète soit-elle, elle porte en elle successivement une âme d’enfant, une sagesse et une force impressionnante.

Sur ses explications, je la laisse à ses rêveries pour retrouver ma solitude relative. Parce que sur le Francès, on s‘inscrit en fait dans une ribambelle de pèlerins dont le fil s’étire à l’infini tout au long Chemin. On n’est plus jamais ou très rarement seul ici, il va falloir s’y faire. Je profite donc de chaque moment d’isolement pour me laisser porter par ces nouvelles senteurs, ces couleurs et ces paysages. Les Pyrénées marquent aussi une frontière biologique. Si Danielle s’émerveille devant les coquelicots, ce sont pour ma part les buissons sauvages de chèvrefeuille aux milles parfums qui me ravissent. 

Le Chemin ne dénote pourtant pas plus que celui d’hier. Des champs de blé encore vert, quelques bosquets, quelques vagues dans le relief m’amènent au village de Muruzábal où une noce se prépare. Je ne m’y attarde guère, je n’ai rien à y faire. Juste un cliché pour immortaliser l’instant, photo sur laquelle je repérerai  par la suite au milieu de la foule un pèlerin que je pense être Alain. Je ne l’avais pas vu sur le moment.

La journée commence à me sembler longue. Je me suis finalement un peu ennuyé sur cette seconde partie. Je n’ai fait aucune halte, je n’ai même pas mangé, et si je n’avais pas croisé Danielle, je n’aurai parlé à personne aujourd’hui.  C’est donc un peu las que je traverse un dernier village avant d’arriver à Puente la Reina.

Obanos est pour moi un village sans âme. Non pas pourtant dénué de charme, c’est même plutôt un charmant bourg, mais un endroit calme et endormi. Est-ce dû à l’heure de la sieste qui est une institution en Espagne ? Tout est fermé. Les rues sont désertes. Le ciel est dégagé, le soleil tape dur. Seul le vent anime encore les jeux d’enfant dans le parc entourant l’église.  Il ne manque au décor qu’un fétu de paille roulant dans la rue et un petit air grinçant d’harmonica. C’est pourtant ici, à l’angle d’une petite rue sur une placette pourvue de bancs branlants que je vais poser mon sac pour me reposer quelques instants et manger un bout.

Il ne me reste plus que 2 petits kilomètres avant l’étape du jour. Une longue descente puis un petit détour par un sentier bordé de buissons luxuriants, et me voilà déjà à l’albergue del Padres Reparadores. Le file est déjà longue. Si j’avais su, je ne me serais pas arrêté à Obanos. Mais finalement, l’albergue est suffisamment grande pour contenir tout le monde. Je me retrouve ainsi à côté d’une bande de jeunes allemands, garçons et filles plus copains que pèlerins, mais en même temps très plaisants. Ca rigole, ça se chamaille un peu, mais avec un esprit bon-enfant et respectueux.

Je ne vois pas encore Olivier, mais je ne m’en étonne guère. Le trajet, bien que qualifié de facile par notre ami WikiAlain, n’était pas pour autant dépourvu de difficultés, avec le passage de l’Alto del Perdón. Après m’être douché, j’attends donc son arrivée, et tant qu’à faire, je vais lentement remonter le Chemin pour aller à sa rencontre. C’est au pied de la longue descente d’Obanos que je le vois arriver en son sommet. Je n’ai plus qu’à patienter, hors de question que je gravisse encore la montagne !

Une fois installé, nous partons à la découverte de la ville. Puente la Reina est clairement orientée pèlerins. Plusieurs albergues se disputent le marché, et les restaurants se partagent avec les bars. Quant au Pont de la Reine qui donne son nom à la cité, il est situé à l’autre extrémité de la ville par rapport à notre lieu de villégiature. Nous ne ferons aujourd’hui que l’apercevoir, nous réservant le droit de le franchir seulement demain.

Pas d’animation particulière, pas de grande foule à Puente la Reina, à l’exception de la place du village qui va clairement recevoir aujourd’hui un évènement d’importance. Des  chaises s’alignent autour des tables pliantes, une estrade fait office de scène, bien que le tout soit encore désert. Il nous faudra attendre 17h pour comprendre. Comme si à l’heure convenue, tout le monde sortait de sa tanière, et en quelques instants, la place s’anime d’une musique qui fait vibrer les murs.

C’est la fête de la bière aujourd’hui à Puente la Reina ! Et quoi de plus agréable pour deux belges expatriés loin de chez eux que de fêter la bière ! Nous tirons quelques chaises, nous retrouvons notre râleur du matin et sa rossette, ainsi que celui que nous avons baptisé Van Helsing. Parce que quand on ne connait pas encore forcément les vrais prénoms, on leur donne des surnoms.

Nous faisons aussi la connaissance de Josh, un américain aux allures de Big Jim aux mains démesurées, et de deux amis chinois, que nous baptiserons Maître Chang et son disciple. L’ambiance est clairement à la décontraction. Chacun avec un excellent verre de bière bien fraîche, quand ça n’est pas carrément une pinte sortie tout droit du congélateur et dans laquelle le jus de houblon gèle instantanément ! Un vrai régal…

Et une, et deux, et trois ! L’alcool aidant, les rires se font fous-rires. Nous sommes clairement dans notre élément. Après hier à Pamplona, aujourd’hui à Puente la Reina, bienvenu en Espagne ! On se moque gentiment des travers de chacun, on rigole de nos propres défauts. La complicité qui m’unit à Olivier ajoute encore à l’ambiance, celle où un regard suffit pour nous esclaffer.

Mais l’heure tourne, et comme chaque soir à 22h, il faut penser à rentrer. Passablement éméchés mais toujours maître de nos pensées, nous rejoignons l’albergue encore animée. Les allemands semblent avoir également bien profité de la fête. Parmi eux, une teutonne bardée de tatouage : qu’à cela ne tienne, nous l’appellerons dorénavant Picasso ! Et c’est sur cette dernière blague qui ne fait rire que nous que je souhaite bonne nuit à mon ami. Que nous réserve donc demain, lorsque nous aurons franchi le Pont de la Reine ?

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© Luc BALTHASART, 21/03/2019

11 réflexions sur « 16/5/2015, jour 63 : Pamplona – Puente la Reina »

  1. bonjour,
    J’ai adoré lire a chaque fois vos récits j’ai l’impression d’y être .Encore merci .J’attends le suite avec patience !!!
    Jacqueline

  2. Hello Luc,

    Comment se fait la répartition des lits dans les auberges ?

    Journée un peu morause, qu’importe, demain sera un autre jour…

    Merci d’avoir partagé.

    À plus amigo.

    1. Hello Yvan,

      Concernant la répartition des lits, la plupart du temps, c’est premier arrivé, premier servi.
      Maintenant, dans certains cas, c’est un peu organisé : à Roncesvalles ou à Pamplona, par exemple, on nous avait indiqué le numéro du box, mais on pouvait y choisir le lit. Autre exemple, à Burgos, les lits étaient numérotés et attribués selon l’ordre d’arrivée.
      Mais en général, tu choisis et on s’arrange entre nous. Certains préfèrent le couchage de dessous, d’autres aiment être près d’une fenêtre, de la porte ou des toilettes, etc. Par contre, constante moderne : on essaye tous d’avoir un lit pas trop loin d’une prise électrique ! lol

      Quant aux journées moroses, elles seront plus fréquentes en Espagne parce que plus répétitives : les mêmes paysages, les mêmes personnes, la même organisation. Enfin bon, morose est un grand mot, ça n’est reste pas moins un merveilleux Chemin et une expérience unique !

      A bientôt,
      Luc

  3. Bonjour au cousin Belge
    Super compte rendu de cette journée. J’apprécie beaucoup ta façon de raconter.
    Tes mots sont pour moi des images qui sont loin de déplaire au photographe que je suis.
    Du beau travail mon ami Luc.
    @ bientôt!
    Roger

    1. Bonjour au cousin Québecois 😉

      J’essaye au mieux de retranscrire mon vécu, avec mon point de vue, mes ressentis et mon interprétation. Et de fait, pour ce faire, j’enrichis mes écrits de moult détails et use de métaphores.
      Heureux de constater que cela te permette de te sentir imprégner des scènes 😉

      A bientôt,
      Luc

  4. Superbe, j’attends chaque fois le récit des différents jours avec impatience. Mais vous le savez déjà, je suis une boulimique de lecture, et chez vous, le récit est fluide et toujours innovant, on reste en alerte.
    Un tout bon weekend et probablement au prochain pot du pèlerin.
    Anne

    1. Bonjour Anne,

      Après avoir tout lu en quelques heures (je pense que tu dois là détenir un record !), tu vas devoir maintenant t’armer de patience pour la suite. J’essaye de tenir le rythme d’un article par semaine, mais ça n’est pas toujours évident.
      Courage, donc, car il me reste une bonne trentaine de jours à écrire ! 😉

      A bientôt,
      Luc

      1. Coucou Luc,

        Enfin! Je peux évaluer le nombre de jours qu’il va me falloir! 😉 mais je n’aurai pas fini ton récit quand je partirai.
        Pour ce qui est de la lecture, j’ai fait plus ou moins la même chose avec le récit de Paul (2 soirées)
        Et encore merci, c’est du beau vécu. (petit clin d’œil, avec le chemin du nord et la voie d’Arles, je vais apprendre la patience)

        Bonne journée à toi

  5. Bonjour Luc,
    J’ai débuté ton récit depuis un bon mois et aujourd’hui je viens de terminé…j’attend la suite avec impatience. Un pur bonheur, j’adore ta manière d’écrire. Tu as reussi à me faire vivre ton chemin, c’est comme si j’étais tout près, les émotions m’ont suivi tout le long. Ha! j’avais l’impression d’être encore sur le chemin. Et me voilà à refaire mes lectures, ma préparation pour reprendre la route. Cette fois avec mon mari…je lui souhaite une experience aussi enrichissante que cela fu pour moi.

    Merci du beau partage,
    Je suis persuadée qu’un jour il y aura un livre,
    Ton écriture est comme le chemin, il prend tout les sens …

    Jacinthe (une Québécoise) en préparation pour le chemin portugais et qui a fait le Puy/St-Jean en 2017

    1. Bonjour Jacinthe,

      Que voilà un joli message encourageant. Merci !
      Tes compliments me vont droit au coeur, et comme je l’ai déjà dit à plusieurs reprises, si par mes mots, je parviens à vous faire partager et aimer mon Chemin, mon but est atteint.
      Que ta préparation se passe pour le mieux, et que ton mari y prenne goût. Nul doute que l’expérience lui sera enrichissante 😉
      A bientôt,
      Luc
      PS : Je suis également en préparation, alignant les kilomètres avec mon dos chargé de 10kg de sable ! Je repars ce 1er aout de Arles jusqu’à Puente la Reina.

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