15/04/2015, jour 32: Neuvy-Pailloux – Déols

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Couché avec le soleil, je me suis endormi bercé par le chant des grenouilles qui squattaient l’étang du golf d’en face. Je pensais alors profiter d’une longue et douce nuit de sommeil pour recharger mes batteries après l’éreintante journée d’hier. C’était sans compter sur les mœurs sexuelles de mes amies. Ce qui était au départ un concert improvisé de couacs harmonieux et bucoliques s’est vite transformé en un brouhaha pas possible ! Elles devaient être des centaines, peut-être des milliers, à rechercher l’âme sœur à coup de coassements bruyants. J’avais des envies de meurtres. Je parie même que si je m’étais souvenu de mes songes, j’étais probablement occupé à les pourchasser avec un pot de beurre d’ail !

Double réveil ce matin. D’une part, l’habituel frimas de l’aube; d’autre part, un peu plus tard, l’agriculteur du champ voisin qui profite justement de la fraicheur pour s’affairer avec son tracteur. J’ai pourtant bien du mal à émerger de ma torpeur. Les grenouilles ne m’auront pas laissé une seule minute de répit. Je n’ai fait que somnoler, sans réellement bien me reposer.

Je replie mon logis sans énergie, seulement mû par l’envie d’avancer coûte que coûte. Le courage n’y est pas, mais il n’en faut pas tant pour se lancer sur les Chemins de Saint Jacques. Il suffit d’avoir la volonté de se lever chaque matin,  quelques soient la fatigue, les douleurs ou la météo, et de poursuivre sa route. Cette foi est farouchement ancrée en moi. Aujourd’hui, comme hier, comme demain, mes pas me mèneront un peu plus loin, me rapprocheront de ce que je pense être ma destination finale. Je ne savais pas encore à ce jour, qu’une fois atteint, ce but n’est une fin en soi !

La première mission du jour consiste à trouver un endroit pour faire estampiller ma crédentiale. Direction donc la mairie de Neuvy-Pailloux, où la charmante employée municipale, probablement habituée aux sempiternelles sollicitations des pèlerins, apposera le sceau officiel par le fenêtre entrouverte de son bureau.

Le début du parcours, bien qu’asphalté, est plutôt agréable. L’air est encore frais, les températures sont supportables. Et bien qu’encore las de ma courte nuit, je trouve en moi la force et la motivation nécessaire. Si je n’avais pas mon œil de perdrix qui me fait atrocement souffrir depuis hier,  je pourrais presque baguenauder le nez au vent. Mais voilà… Je m’étais habitué au fil des jours aux douleurs de mes pieds. J’en prends soin au quotidien, et chaque matin, ils me remercient et redémarrent. Mes ligaments récalcitrants, mes tendons, ce qui au départ était une faiblesse, s’est finalement révélé être une force. J’avais cependant oublié qu’entre mes doigts de pieds, bien caché, se nichait ce durillon sournois. Je le connaissais pourtant bien, il se rappelait régulièrement à moi lors des mes prépa’. Je m’étais d’ailleurs fait confectionner par un spécialiste, une orthèse adaptée. Je l’avais oublié un matin, en quittant la chambre chez Catherine et Denis à Montmort-Lucy. C’était il y a quinze jours, et depuis, tout allait bien ! Jusqu’à hier, quand mon doigts de pieds s’est subitement enflammé. Il est maintenant tout rouge, chaud et bien enflé. J’ai mal à en boiter. Mais peu importe, je ne suis pas à plaindre. Je suis ici, épris de liberté, j’ai l’incroyable chance de pouvoir marcher alors qu’à ma naissance, rien n’était gagné. Je ne vais pas renoncer pour un simple doigt de pied ! Wilson aura la lourde tâche aujourd’hui de me supporter, il me mènera au terme de ma journée, et je trouverai certainement de quoi me soigner.

Les quelques premiers kilomètres agréables vont vite devenir un lointain souvenir lorsque je rejoindrai une départementale horriblement passante. Je déteste ces tronçons où rien n’est pensé pour les piétons ou les cyclistes. En l’absence d’accotement, je n’ai d’autre choix que de faire face aux voitures et aux camions qui me prêtent bien peu d’attention. La chaleur se fait pesante. L’air desséché, la poussière et la pollution me brûlent les poumons. Il est à peine midi, j’en suis seulement à la moitié de mon trajet, que déjà j’ai hâte d’en voir le bout. Ce soir, je suis attendu. J’ai téléphoné à l’Office du Tourisme de Déols, où on m’a assuré d’une place au gîte pèlerin tenu par la commune. Je rêve d’un bon repas, d’une douche et d’un lit douillet. Je rêve aussi d’une nuit au chaud, loin des grenouilles et des agriculteurs.

Ces pensées m’éloignent un peu de la monotonie du tracé. Au delà d’une austère base militaire, je quitte enfin la chaussée pour zigzaguer à travers quelques maigres champs. Une parenthèse de calme et de sérénité après avoir connu l’enfer. Je lève un peu le pied, j’essaye par ma démarche de soulager un peu ma douleur, mais rien n’y fait. Je mords sur ma chique, persuadé et confiant qu’une fois à destination, je trouverai la solution.

Lorsque j’arrive enfin en vue de Déols, je dois encore parcourir une longue avenue bordée d’arbres. Les maisons sont recouvertes d’une poussière grise qui les rend tristes. Quelques rares commercent subsistent, pour combien de temps encore. Je garde en ligne de mire le clocher de ce que je pense être l’église, mais si je n’avais pas réservé, je dirai que rien ici n’incite à flâner. Pourtant, contre toute attente, il semblerait que  ma première impression m’ait trompé. Lorsque j’arrive au pied des ruines de l’ancienne abbaye, ce sont de jardins luxuriants qui m’accueillent. Cela confirme donc le sourire qui illuminait la voix de la préposée à l’accueil de l’Office du Tourisme que j’avais eu un peu plus tôt au téléphone. Je vais de ce pas la trouver, tellement heureux d’un peu de contact et de chaleur humaine après ces deux jours loin de tout.

Le gîte de Déols est une petite maison bien aménagée à l’écart de la grand route. Il est encore tôt en ce milieu d’après-midi, j’ai largement le temps de me prélasser sous la douche en y faisant quelques lessives. Enfin, devrais-je dire, car les toilettes de chats en bivouac suffisent à peine à se débarbouiller, et je commençais à sentir un peu le fennec.

Frais et rasé, je suis prêt à visiter un peu ce qui est finalement une jolie petite ville bien achalandée. Sur les rives de l’Indre, Déols s’est en effet développé à l’ombre de Chateauroux, offrant à ses habitants toutes les commodités d’une grande ville, avec l’ambiance si particulière des villages français où presque tout le monde se connait. Je déambule dans les rues de cette cité médiévale, découvrant tour à tour la Porte de l’Horloge, les ruines de l’ancienne hospice qui accueillait autrefois les pèlerins, ou encore l’abbaye qui est largement mise en valeur. Déols est décidément une charmante petite ville où il fait bon flâner, et ça n’est pas un euphémisme: au-delà du soleil resplendissant qui inonde les rues, les parcs et les jardins, ça sent bon la quiétude et le bonheur de vivre.

Mais durant cette petite promenade, mon pied se rappelle douloureusement à moi. J’avais bien remarqué en prenant ma douche qu’il n’avait pas vraiment fière allure. Dorénavant, chaque pas me coûte, chaque mètre devient une  torture. Trouver une pharmacie est une priorité, au risque que cela empire.

Sur ce Chemin, vous ai-je déjà dit que tout vient à point?  La magie va encore opérer aujourd’hui: en retournant vers mon antre, je repère au loin une officine spécialisée avec un département orthopédique ! L’employée, charmante et compatissante, n’hésitera d’ailleurs pas à demander pour voir mon pied, afin de m’indiquer les soins les plus appropriés. J’en ressortirai déjà soulagé par ses conseils et son sourire.  Je m’appliquerai dès ce soir à nettoyer entièrement la plaie conformément à ses instructions, avant de désinfecter et de recouvrir le tout d’un pansement occlusif. Dans quelques jours, vous n’y penserez même plu, m’a-t-elle assuré de son plus joli clin d’œil !

J’aurais ainsi passé une agréable après-midi à me promener sans me presser. Mais l’heure tourne inexorablement, et le clocheton de la Porte de l’Horloge me rappelle qu’il est grand temps de penser à mon souper. Je meurs d’envie d’un énorme plat de spaghetti, et d’un bon verre de vin. Direction donc le supermarché, où j’en profiterai également pour me ravitailler généreusement, un peu trop d’ailleurs.  J’oublie parfois que je dois porter tout ça.

De retour au gîte, je serai seul ce soir. Je retrouve le calme et la solitude des premières semaines, l’opportunité d’étendre mes affaires où bon me semble, le choix des horaires et du menu, l’organisation qui m’est chère. Sans radio, ni télé, sans ordinateur, je redécouvre le temps de prendre soin de moi et de m’écouter. Je n’ai ni contrainte, ni obligation, aucun compte à rendre. De ces moments, même si l’envie de partager me manque, loin des conversations et des boutades, je retire un certain recueillement, une sérénité nécessaire à mon équilibre.

Dans le calme le plus absolu, j’attends patiemment que l’eau de mes pâtes se mette à bouillir.  Je prépare quelques chips en guise d’apéro, ça sera déjà ça de moins à porter, mais au moment d’ouvrir la bouteille de vin, pas de tire-bouchon à disposition. Sacrebleu, me voilà bien embêté ! Qu’à cela ne tienne, il y aura bien un gentil voisin pour me dépatouiller. Me voilà donc en quête, et je finirais par trouver un vieux, très vieux monsieur, occupé à préparer de délicieux gâteaux d’anniversaire. J’aime ces rencontres improbables. Je m’attarde à discuter avec lui. Je suis persuadé qu’il est tout aussi heureux que moi de pouvoir un peu se confier. Pâtissier à la retraite, il ne s’est jamais décidé à tourner la page, et malgré son âge, c’est à la fois un bonheur et une occupation pour lui de continuer à faire plaisir à ses amis. Il refusera poliment de partager avec moi un verre de vin. Ordre du médecin, clame-t-il avec un pointe d’amertume. Je retourne donc tout penaud à mes fourneaux, où l’eau, enfin, fait de gros bouillons.

Manger, seul, dans le silence le plus complet, est un moment d’exception. Alors que d’habitude, je me précipiterai pour engloutir au plus vite mon repas, je prends ici le temps de savourer. Je roule patiemment des petites fourchettes de spaghetti suintants, avant de les porter lentement à ma bouche. Je pose ensuite délicatement mes couverts pour amener le verre de vin à mes lèvres. Je marque une pause pour bien profiter de son bouquet, pour enfin l’avaler par petite gorgée. Manger devient ici presqu’une religion dont j’en suis le Grand Prêtre.

Et demain? Jusqu’où irais-je? Comment sera ma route? Je me couche chaque soir avec l’impatience du réveil et la découverte d’un nouveau Chemin. Je n’ai pas besoin de me souhaiter bonne nuit, je sais qu’elle le sera: je n’ai jamais si bien dormi qu’ici !

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© Luc BALTHASART, 02/06/2016

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