29/03/2015, jour 15: Mardeuil – Montmort-Lucy

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Je me prélasse dans ma chambre privée avec douche et wc.  J’ai dormi comme un prince. La journée éreintante d’hier n’y est pas étrangère, mais il faut avouer que la qualité du lieu y contribue largement.

Mes habits ayant séché toute la nuit sur le porte-serviette, quel bonheur pour une fois d’enfiler ces oripeaux bien chauds. Je range mon sac en sifflotant, j’ouvre le velux afin de tâter l’atmosphère, et là, c’est la douche. Ma bonne humeur du matin fait place au maussade. Le ciel plus que plombé arrose avec générosité les pentes du toit de l’église toute proche. Ça semble si bien parti pour la journée que je n’ai d’autre choix que de revoir illico le rangement de mon cabas afin de repositionner en bonne place mes vêtements étanches ! La pluie du matin n’arrête pas le pèlerin, certes, mais là, elle n’incite pas à la joie.

Je descends douloureusement les escaliers qui me séparent du rez-de-chaussée. Les excès de la veille auront eu raison de mes tendons. Mais depuis 15 jours, j’ai appris à faire avec: si ce matin, ils ne me disent pas merci, je sais que vaillamment, ils finiront par se détendre, et relèveront le défi. Chaque jour, je rends grâce au Très Haut de me permettre de continuer. Et chaque jour, je suis exaucé.

En bas, je retrouve le Père Wersinger et mon ami Lieven. Il est déjà sur le départ, et de notre discussion de la veille, je sais qu’il avance beaucoup plus vite et bien plus loin que moi. Je le laisse donc s’en aller sans regret, heureux de l’avoir rencontré, mais sans espoir de le revoir.

Dans le bureau du prêtre, le règlement se fait à la discrétion du donativo(*). C’est à chaque fois difficile et un peu gênant d’évaluer au plus juste l’accueil qui nous est réservé. Pour que la tradition perdure, il ne faut pas se montrer chiche, mais en même temps, où se situe la limite du raisonnable pour rester dans un esprit pèlerin? Je lui  glisserai un bon billet dans le creux de la main, avant d’entamer sur le pas de la porte un débat philosophique sur la question de l’engagement et du choix de l’ordre monastique lorsqu’on ressent l’Appel. L’occasion pour moi d’avoir une pensée pour mon ami Paul, et d’évoquer sa vocation.

Il pleut encore à verse lorsque je me décide à quitter le presbytère. Bien à l’abri sous mes couches en goretex, je ressemble à s’y méprendre à un clown dépareillé dans ces vêtements à la coupe ample et rectiligne. Mais le pratique prime sur l’esthétique: l’important est d’être au sec ! Mon sac bien emballé dans sa housse de protection, je me lance sans hésitation dans la tempête et les bourrasques.

D’un trait, je traverse  en diagonale le parking étonnamment encombré de la mairie. Il y a du monde aux urnes en ce jour d’élections départementales ! Le temps de rejoindre la Grand-route, je cherche mes marques. Hier soir, en effet, pour trouver où loger, j’avais dû largement m’écarter du sentier balisé. Aujourd’hui, la priorité est donc de le retrouver. Et mon guide ne s’y trompe pas. Après quelques kilomètres, le tracé officiel croise la chaussée, je n’ai plus qu’à me lancer à l’assaut des coteaux, entre vignes et bosquets.

Le vent violent pousse la pluie qui tente de pénétrer par le moindre interstice mal colmaté. Je me protège au mieux, mais elle est tourciveuse, insidieuse, sournoise. La vent violent la pousse, goutte après goutte, je la sens couler le long de mon cou jusqu’à mon échine. Je ne peux rien y faire, je suis à découvert, à la merci des éléments, c’est un combat sans fin.

Lorsqu’au détour d’un château d’eau, je distingue à travers bois un petit toit, je m’empresse de m’y rendre pour m’abriter quelques instants. Mon ami anversois avait eu la même idée que moi. Malgré son avance, nous voilà donc à nouveau réunis le temps d’un moment de répit, bientôt rejoint par un couple de randonneurs locaux. La conversation va bon train, nous attendons une improbable éclaircie. Lieven, à bout d’impatience et faisant fi de la pluie, reprend la route. J’attends, j’y crois, j’espère, mais en vain: je suis bien contraint de continuer aussi.

J’avance le nez dans les souliers. Le vent de face et la pluie presqu’à l’horizontal, je ne vois rien d’autre que le sol boueux et détrempé. Lorsque profitant d’une rare accalmie, je relève enfin la tête, je fus surpris d’apercevoir une silhouette bleue à quelques mètres devant moi. Contre toute attente, j’avais de nouveau rattrapé Lieven ! Un petit coup de sifflet pour attirer son attention, il se retourne et m’attend, heureux de pouvoir partager son désarroi et rassuré d’être sur la bonne voie. Il enrage de s’être égaré au milieu des vignobles. Il ne savait plus trop par où aller. Il doutait, et je suis arrivé. Nous cheminerons ensemble jusqu’à la prochaine route, le temps de le remettre sur le bon chemin. Mais une fois l’asphalte retrouvée, je le laisserai me distancer. Son rythme n’est pas le mien, je me fatigue à le suivre, et il trépigne à m’attendre. Chacun sa route, chacun son Chemin… Et la pluie redouble d’intensité ! A tel point qu’au détour d’un virage, je n’ai d’autre choix que de me mettre à couvert sous un providentiel et charmant abribus. J’en profiterai pour diner.

Il n’est pas encore midi et déjà presque 15 kilomètres à mon actif. Je n’ai toujours pas de nouvelles de mon logis du jour. J’ai appelé ce matin la responsable de l’accueil à Montmort-Lucy, elle doit me retéléphoner dans l’après-midi ! Mais l’humidité ambiante et le froid piquant n’incite pas à siester. Je lèverai donc un peu le pied.

La pluie a enfin cessé en ce début d’après-midi. J’aurai vite fait de me débarrasser des mes habits clownesques. Retrouver une certaine liberté de mouvement et enfin marcher le nez au vent, profiter de l’air ambiant, et des paysages environnants, quel soulagement ! Je pénètre avec entrain dans la vaste forêt de la Charmoye, et le sentier marécageux ne suffit pas à réfréner ma joie. Oserais-je dire que ça sent bon la pluie? Nul ne peut comprendre ce sentiment de fraicheur et de liberté qui nous envahit, lorsqu’après la pluie, les odeurs d’humus et de bois mouillé nous enivrent. Je découvre une nature généreuse, luxuriante, le vert piquent au yeux tant il est lumineux. Et même si le soleil n’est pas très généreux, il ne m’en faut pas plus pour oublier la grisaille matinale. A la vue de l’étang de la Grande Folie, devant tant de beauté, l’émotion est à son comble: j’exulte !

Revigoré et le cœur léger, je m’engage sur un beau sentier forestier. Loin devant moi, tout au loin, j’aperçois vaguement Lieven. Il file de gauche à droite, de mottes herbeuses en monticules de terre, évitant adroitement les flaques. Je ne peux m’empêcher de sourire en l’imaginant sauter à cloche-pied, j’ai l’impression qu’il joue à la marelle. Je le laisserai filer cette fois, il a l’air si concentré. Je n’ai pas envie de le distraire. Encore moins de le ralentir. Si je suis presqu’au terme de ma journée, lui a décidé de pousser jusqu’à Baye. Il n’est pas encore arrivé.

Pour ma part, ça sera Montmort-Lucy et son ravissant château cher à Victor Hugo. J’apprendrai plus tard de mes hôtes qu’il s’agit d’une demeure privée, rachetée il y a peu par d’illustres inconnus qui auraient déboursé près de 4 millions d’euros pour  se porter acquéreur.

Mais je n’y suis pas encore chez mes hôtes. Je dois encore gravir lentement les lacets me menant au centre du bourg, quand soudain derrière moi, j’entends mon prénom. Un peu surpris de me voir interpellé si loin de mes contrées, je me retourne pour découvrir Lieven qui pousse sa tête dans l’entrebâillure de la porte de l’unique restaurant. Il est occupé à se restaurer, et m’invite à prendre un verre en sa compagnie. Je ne me fais pas prier, je suis bien en avance sur l’heure d’arrivée convenue. Partager une bière française avec un anversois rencontré si loin de chez moi, ça ne se refuse pas ! Et c’est ainsi que s’achèvera mon parcours du jour, bien au chaud dans ce bar-restaurant d’un autre âge, où la tenancière jure comme une charretière, et où les rideaux jaunis sentent le tabac refroidi.

Légèrement titubant à la sortie de l’établissement, il me reste à attendre patiemment l’arrivée de Catherine. Elle a promis de venir me chercher en voiture vers 16h. Juste le temps pour moi d’un peu prendre l’air et retrouver mes esprits.

Catherine et Denis, mes hospitaliers, forment un couple harmonieux et charmant. Leur maison familiale est chaleureuse et conviviale. On s’y sent bien. D’emblée, en attendant Denis, Catherine me propose de goûter une généreuse part de gâteau accompagné d’un petit thé. Elle est tout sourire, son visage rayonne à chaque parole. Elle s’active sans cesse derrière ses fourneaux, rangeant ceci, frottant cela, mais jamais elle ne m’oublie dans son flot de paroles. Nous faisons connaissance, et j’aime ça.

Il ne fallut pas attendre longtemps pour que Denis débarque. Tout aussi dynamique que son épouse, il a tôt fait de nous emmener en voiture, direction l’abbaye Saint Réol, pour laquelle ils s’investissent avec passion à sa restauration. Je suis le visiteur privilégié de cet édifice et des bâtiments conventuels. Une véritable merveille. Dominique ne manquera pas de souligner que l’église est exceptionnelle de par son architecture, puisqu’on la considèrerait comme ayant servi de modèle à la création de la cathédrale de Reims.

De retour à la maison, Catherine s’affaire à concocter une généreuse quiche. La conversation est animée, on ne manque pas de blaguer autour de l’apéritif local dont le nom m’échappe que Denis  a sorti de sa réserve personnelle.

La quiche, accompagnée de sa petite salade composée rafraichissante, fut une délice. Une salade de fruit maison finira de combler mes manques en vitamines. Car j’ai beau tenté d’équilibrer en alternant entre saucisson et fromage, l’alimentation n’est pas toujours des plus équilibrées.

Je suis fatigué, mais pas pressé de m’endormir ce soir. Je suis en bonne compagnie, et le feu crépitant me donne envie de prolonger un peu la soirée. J’évoque ma journée du lendemain, car demain j’ai rendez-vous avec mes enfants. Nous avions pleuré lorsque nous nous sommes quitté, allons-nous pleurer demain à l’heure de se retrouver? Je m’endors avec le sourire. Plus qu’une fois dormir !


*Donativo: système de libre participation aux frais pour le gîte et le couvert, spécifique aux Chemins de Saint Jacques. Ainsi, en fonction de la satisfaction, de ce qui lui est offert, et de ses moyens, le pèlerin donnera le montant, laissé à sa discrétion, qui lui semble le plus juste. Cependant, ce système tend à disparaître du fait de l’abus de certains randonneurs déguisés en pèlerins, ou de pèlerins peu scrupuleux, qui profitent et abusent du système. Amis pèlerins, lorsque vous prendrez le Chemin, respectez donc le principe du donativo!


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© Luc BALTHASART, 05/02/2016

2 réflexions au sujet de « 29/03/2015, jour 15: Mardeuil – Montmort-Lucy »

  1. Continue Luc, ton récit est passionnant … merci de nous le faire partager. Sache aussi que tu m’inspires pour mes futurs pérégrinations…

    A très bientôt

    Lolo

    1. Bonjour Laurent,

      Tes encouragements me vont droit au cœur ! J’essaye effectivement de le rendre, si pas le plus passionnant, pour le moins le plus vivant possible, pour qu’à travers mes mots, vous puissiez avoir l’impression de cheminer à mes cotés.
      Maintenant, de là à ce que cela t’inspire, tu m’en vois ravi et flatté !
      A bientôt,

      Lulu

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