23/04/2015, jour 40: Limoges – Flavignac

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Pas question aujourd’hui de me prélasser. Je dois reprendre la route, poursuivre mon Chemin, avancer vers mon destin. Marcher est devenu un besoin viscéral. Mes pieds trépignent d’impatience de fouler à nouveau ces sentiers tant convoités. Ils réclament leur lot quotidien de kilomètres. Peu importe les difficultés, la distance, ou la nature du sol que je vais aujourd’hui arpenter, ils ont décidé de me porter au bout de mon rêve, et rien ne les arrêtera !

L’organisation de la Maison Diocésaine, comme toute grosse institution, se veut militaire. Le déjeuner, servi de six à neuf, se prend dans le grand réfectoire. Pour la modique somme de deux euro cinquante, j’acquière un droit d’accès illimité à un buffet digne d’un hôtel où rien ne manque ! J’en profite pour faire le plein d’énergie nécessaire à une journée qui, sans que je le sache encore, allait s’avérer pénible.

Tout avait pourtant bien commencé. Alors que le trajet officiel m’invitait à traverser le centre ville pour ensuite redescendre lentement vers la vallée en empruntant des routes que j’imaginais bien asphaltées, l’idée me vient de longer la Vienne. Habitué au RAVel(*) de mon pays, je pense alors emprunter le halage sur tout son long, jusqu’à rejoindre un peu plus loin, le véritable Chemin de Saint Jacques. Juste l’envie d’un parcours un peu plus bucolique, aucune économie de trajet, et donc aucun problème avec ma conscience quant à ma promesse de ne jamais tricher !

Je prends toutefois la peine de me renseigner auprès d’un joggeur que je pensais bien intentionné lorsqu’il me répond qu’il est effectivement possible de rejoindre Aixe-sur-Vienne par ce chemin tout tracé.  Me voilà donc parti en toute confiance le long des anciennes faïenceries et des derniers ateliers artisanaux de porcelaines. Les vitres blanchies de kaolin ne me laissent entrevoir que l’ombre diffuse des petites mains qui s’affairent. Bien des trésors ont du sortir de ces bâtiments vétustes à la triste mine. Combien sont encore là à perpétuer un savoir-faire ancestral aujourd’hui en grande partie industrialisé, ayant probablement trouvé sa place dans un zoning excentré de la ville? Eux sont toujours là, et de leurs mains naissent encore des merveilles inestimables.

A mon grand étonnement, le halage légèrement bétonné fait vite place à une terre battue d’un noir crasseux, pour ensuite devenir un petit sentier à travers quelques herbes qui peinent à pousser. On est finalement loin des RAVel bien aménagés et entretenus de mes contrées. Mais le clapotis de l’eau est toutefois plus agréable que le grondement de la circulation dont je pense avoir échappé. Dont je pensais, devrais-je dire ! Car après trois petits kilomètres, le semblant de halage stoppe net pour rejoindre la route nationale qui me surplombait. C’est parti pour dix bornes à côtoyer voitures et camions, là où aucun trottoir ne peut m’abriter. Je peste contre ma bonne idée en regrettant amèrement mon choix. Je ne sais pas ce qui m’aurait attendu si j’avais pris la voie officielle, mais je sais qu’ici,  en tout cas, je ne suis pas à ma place. Il ne se passe pas une minute sans qu’un véhicule me frôle. Je me colle au mieux aux rambardes de sécurité, je relève la tête pour affronter le danger. Je secoue Wilson pour agiter la corde orange qui l’affuble, dans l’espoir d’attirer l’attention. Pâles efforts afin d’assurer ma survie. Dans ces conditions, chaque pas n’est plus une victoire mais un échappatoire. Finalement, Limoges ne m’aura été agréable qu’en son sein.

Pas mécontent, donc, d’arriver enfin à Aixe-sur-Vienne, où je retrouve un semblant d’accotement et un peu de civilisation. Je n’en ai cependant pas fini avec l’asphalte, puisqu’elle ne me quittera pratiquement pas de toute la journée !

Pour l’heure, le soleil de midi commence tout doucement à se faire sentir, et ces heures à longer une route nauséabonde m’auront exténué. Je décide de trouver refuge au sein de la magnifique église romane. Quel calme, quelle plénitude, quelle sérénité. Je prends le temps de me reposer. J’aime le roman, son côté austère, massif, protecteur. J’aime ce dénuement, cette simplicité, où rien ne trouble les pensées. Jusqu’à ce que la fraicheur des lieux me sorte de ma torpeur. Je me ressaisis, je reprends mes esprits, je sors.

Une bouffée de chaleur m’agresse. Le sol dallé de la place reflète une lumière éblouissante qui contraste avec l’obscurité de l’église. Je suis contraint à plisser les yeux, je n’y vois presque plus rien, alors que j’entends au loin qu’on m’appelle. C’est Henri et Patrick qui arrivent. On ne se connait que de quelques jours, mais ils font déjà partie des familiers. Et je pense qu’ils sont tout aussi heureux que moi de nous retrouver.  On évoque la route de ce matin, le regret de mon choix. Ils avaient suivi la voie officielle, qui fut, semble-t-il, beaucoup plus agréable que ce que j’ai connu en longeant la rivière. Ils m’apprennent aussi qu’Olivier les suit. Il ne m’aura donc pas écouté, alors que je lui conseillais de se poser une journée. La peur de se retrouver seul, la crainte de perdre ses amis aura sans doute été plus forte que le besoin de repos. Je décide de l’attendre.

Il n’était finalement pas tant à la traine puisque quelques minutes à peine plus tard, le voilà qu’il apparait. Il commence également à souffrir de la chaleur, et c’est sans se faire prier qu’il entre dans l’église, suivi à son insu par Henri qui lui réserve une surprise.

Henri est doté d’un organe des plus fins, et alors qu’Olivier, passablement éreinté, se recueillait face au chœur, le voilà qu’il entame de sa plus belle voix le chant des pèlerins. Il ne lui en fallut pas plus pour être submergé d’émotions, et c’est avec de gros soupirs, presqu’en larme, qu’il ressort de l’édifice.

Nos deux amis français entament la suite du Chemin à leur rythme effréné. Nous décidons, Olivier et moi, de lentement poursuivre ensemble. Il n’est que midi, et ayant réservé une chambre chez l’habitant, il n’a plus que six kilomètres à parcourir. Quant à moi, j’ai un divin sentiment de liberté à me balader sans contrainte avec ma tente: je ne sais pas encore jusqu’où j’irai.

A la sortie de bourg, nous nous engageons en fond de vallée par une petite route calme et sinueuse. Lieu propice aux rêveries, bercés par le chant des oiseaux et l’eau qui s’écoule paisiblement, inondés de lumière par un ciel dégagé et une douceur printanière, nous savourons le bonheur de vivre ce Chemin. Nous nous laissons imprégnés de chaque instant et nous prenons peu à peu conscience de notre chance. Echanger notre place? Faisant fi des difficultés, pour rien au monde, nous ne le voudrions !

Nous avisons un muret accueillant qui servira d’assise à notre repas. Je ne savais pas encore qu’il allait être le premier d’une longue série qui encore aujourd’hui, perdure. Je sors mon pain, et ma charcuterie, quelques cacahuètes, et un bout de chocolat. Il sort son sandwich préparé. Et nous voilà deux belges, presque voisins dans la vraie vie, qui, il y a peu ne se connaissaient même pas, embarqués sur le même bateau, perdus au fin fond de la France profonde. Bien des mois après, et peut-être jusqu’au bout de mes jours, il me suffit de fermer les yeux pour revoir ce lieu pourtant en apparence si banal.

Nous parcourrons encore quelques kilomètres avant que je le laisse. La vaste demeure aux allures de ferme bourgeoise dans laquelle il a  décidé de s’arrêter est juste devant nous. Un peu ennuyé de s’y retrouver seul, car il devait partager cette chambre avec Patrick, qui aura finalement décidé de continuer sans lui, je suis pourtant au regret de décliner son invitation. Ca n’est d’une part pas dans mes habitudes de logement, et il est d’autre part bien trop tôt pour que je m’arrête déjà. Nous nous saluons sur le pas de la porte, je le sens triste d’éprouver ce sentiment d’abandon. Mais il sera sans aucun doute très bien reçu. Et si le Chemin le permet, nous nous retrouverons…

Je ne traine pas au risque de me laisser attendrir. J’ai décidé d’avancer, il fait beau et je suis dans une forme olympique après ma journée d’hier. L’épisode de ce matin est déjà relégué aux oubliettes. Je suis maintenant au milieu d’une campagne verdoyante, sur des routes qui doivent compter les voitures au quotidien sur les doigts d’une seule main. J’ai un tel sentiment d’insouciance que je ne prends garde au temps qui tourne à l’orage. Et pourtant, dans mon dos, le tonnerre grondait sournoisement. J’avise mon guide, peut-être devrais-je écourter ma journée, peut-être serait-il préférable que je trouve un toit autre que celui en toile de ma tente. Je téléphone à la mairie de Flavignac, dont l’employée est au regret de m’annoncer que même le sol est occupé par un cinquième pèlerins. Je n’ai donc finalement d’autre choix que de squatter le camping municipal. Le terrain est au moins sécurisé, et en cas d’urgence, je suis aux portes des premières habitations.

Le ciel vire au gris. L’orage est maintenant à ma gauche. Je peux deviner à l’horizon que le temps se déchaine. La pluie finira-t-elle par m’atteindre? Que cela tombe la nuit, peu m’importe, mais replier son paquetage sous la drache, je déteste. Je prie tous les saints du ciel qu’elle m’épargne au moins pour demain matin.

Lorsque j’arrive à l’entrée de Flavignac, il ne m’est pas difficile de repérer le gîte. Les séchoirs dépliés devant la porte d’entrée, les chaussettes suspendues à côté des t-shirts et des calbars, les chaussures bien alignées, ça fait cliché de pèlerins de fin de journée.

Je prends le risque de pousser ma tête à l’intérieur. Qu’ai-je à perdre? Après tout, ils sont pèlerins tout comme moi, et la solidarité prime sur le Chemin. Je reconnais Henri et Patrick, Dannys aussi. Je ferai aussi la connaissance de Daniel et Nadège, un charmant couple de pensionnés de Troyes. Les quatre couchages sont pris, Dannys se contentera de sa paillasse à même le plancher. L’employée de mairie avait fichtre raison: il ne reste même pas un mètre carré de libre ! Tant pis, c’est qu’il devait en être ainsi, et le camping sera mon lit. Je leur demande juste, et ils acquiesceront tous sans aucune hésitation, l’autorisation de prendre une douche.

Il ne me reste plus qu’à m’éloigner un peu du village, pour trouver le terrain qui m’accueillera pour cette nuit. Je dresse mon campement, je range consciencieusement chaque recoin de mon minuscule home sweet home, puis je m’en vais rejoindre mes amis pour partager le souper dans l’unique bar du village.

Nous serons quatre à table, Nadège ayant préféré se reposer. C’est donc entre hommes que nous deviserons autour d’une bonne bière bien fraîche, comme si nous nous connaissions depuis de lustres. Aucun protocole, pas la moindre gêne, on se charrie à tour de rôle, on se raconte un peu nos vies. Personne ne juge l’autre, aucune critique ne fuse. Nous sommes quatre hommes, quatre pèlerins, quatre amis, sans la moindre distinction. Le repas, aussi simple qu’il soit, est un régal. Et je me délecte de ces moments où la terre pourrait s’arrêter de tourner que nous continuerions à divaguer.

Il fait presque nuit lorsque je me décide enfin à rejoindre mon logis. Seul, je repense à Olivier, qui aurait sans aucun doute tant apprécié être des nôtres.  Mais je pense aussi qu’il a bien fait de s’arrêter. Son corps est à la limite de la rupture: il doit ménager sa monture.

L’orage s’est éloigné, aucune goutte n’est tombée. Pourvu que ça dure…


(*) RAVel (Réseau Autonome des Voies Lentes): spécifique à la partie francophone de la Belgique, les RAVel sont des voies aménagées afin d’offrir un vaste circuit de promenades à travers toute la Wallonie (http://ravel.wallonie.be/home.html).


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© Luc BALTHASART, 18/10/2016

17 réflexions au sujet de « 23/04/2015, jour 40: Limoges – Flavignac »

  1. Bonjour Luc, Je croyais que tu avais oublié d’écrire !!! mais nous voila rassurer les belles lectures reprennent et c’est avec plaisir que nous suivrons ton chemin jusqu’ à nous . A bientôt pour de nouvelles journées.
    Bises

    1. Bonjour « Papa Pierre » 😉
      Non, pas oublié, mais une petite baisse de régime, un petit manque d’inspiration, et un gros coup de fatigue.
      Mais je reprends les rênes…
      A bientôt, pour la suite des aventures !
      Bises

    1. Bonjour Marcel,

      Il s’agit du pèlerinage effectué en 2015…

      Quant au courage, j’ai toujours pour habitude de dire que non, pas besoin de courage, juste la volonté de se lever chaque matin et d’avancer !

      1. Bonjour… Suis pas sûre que cela suffise… du courage sûrement… de la volonté… cela ne fait aucun doute… mais… pour ce qui est du Pouvoir !!!… Alors là ! Long débat que celui-ci surtout quand on n’est pas un (e) solitaire dans l’âme… Moi, Certaine qu’il faut quand même beaucoup de Courage pour… peut-être + à certains (es) qu’à d’autres….
        Vous n’êtes pas obligés d’adhérer à mon point de vue… (Beaucoup de « critères » entre en ligne de compte je pense…) et puis, persuadée que c’est plus facile pour… un homme que pour une femme. Question de … Tempérament aussi.
        Allez ! Merci à Toi Luc, merci à Tous pour ces magnifiques partages qui nous permettent de « voyager » à travers ces belles expériences néanmoins…
        Amicalement.
        Béatrice.

  2. Encore merci.
    Du bonheur à l’état pur… tant par tes récits si captivants que par ces jolies photos….
    Bises amicales.
    Béatrice.

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