05/04/2015, jour 22: Flogny-la-Chapelle – Saint-Cyr-les-Colons

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L’état de grâce d’hier aura perduré toute la nuit et encore aujourd’hui. Après avoir dormi comme un bébé, de 20h30 à 7 heures, je suis bien décidé ce matin à conquérir le monde ! Sans trainer, je boucle mon sac et m’élance à l’assaut du canal encore nimbé de brume. Un lapin me salue, puis un autre, et encore un autre. C’est l’heure du festin, avant que ce beau dimanche ne soit troublé par les fidèles et les promeneurs. Même le héron, d’habitude si farouche, me regarde passer sans sourciller. Savent-ils qu’avec nos sacs à dos et nos bâtons, simplement contemplatifs d’une nature généreuse et d’une faune si variée, nous ne représentons aucune menace pour eux?

Je n’ai rien programmé aujourd’hui.  J’avance sans discontinuer le long de la voie d’eau rythmée de ponts et d’écluses. Je me sens si léger, débarrassé de tout maux malgré les 35 kilomètres de la veille. Le halage, tantôt fait d’herbes, tantôt de béton, est plat et facile. Je découvre en moi des ressources insoupçonnées, une énergie que je pensais échappée. Je quitte le canal, les villages défilent, ça grimpe un peu, mais peu importe. Je suis tellement euphorique que rien ne peut me troubler.  Le soleil brille, le vent est doux. Tout converge vers mon bonheur. Je me surprends à rire et chanter. Jamais de ma vie, je ne m’étais senti aussi libre qu’aujourd’hui. Décidément, la journée d’hier marquait un réel basculement. Je ne suis plus le même. Envolée les pensées et les tracas, je savoure humblement ce qui s’offre à moi. Dorénavant, je ne suis plus randonneur, ni itinérant, encore moins sdf. Je suis pèlerin. Le Chemin est ma maison, le monde est mon jardin.

Et dans ce jardin, au milieu d’un bosquet, je trouve un ballon de baudruche coincé dans les branchages. J’en ai tant laissé s’envoler lorsque j’étais enfant. J’ai toujours tant espéré qu’un jour, l’un d’eux fasse le tour de la terre, et qu’un inconnu du bout du monde m’écrive.  Faisant fi de l’entrelacs de branches acérées, je me faufile au travers pour l’attraper. Pas de carte au bout du fil, je suis un peu déçu. J’aurai aimé faire plaisir à l’enfant que j’étais avant. Je décide toutefois de l’emporter avec moi: il sera mon compagnon du jour pour les prochains pas.

Un peu plus loin, une herbe bien grasse me tend les bras. Il est 11h20, je commence à avoir faim. J’en profite pour casser la croute. Caressé par les doux rayons de printemps,  ma zénitude toute fraîche m’invite à profiter de chaque instant. Une fois repu, je me laisse tomber en arrière. Je regarde le ballon danser au gré du vent, tout heureux de sa liberté retrouvée. Il se détache sur le bleu immaculé d’un ciel qu’aucun nuage ne vient troubler.  Puis je le lâche. Il virevolte, hésite, redescend, et finalement s’envole jusqu’à perte de vue. Je ferme les yeux, et me mets à rêver vers quel ailleurs il s’en est allé.

A mon réveil, je me décide à consulter la liste des logements disponibles. Je pourrais aujourd’hui dormir sous ma tente, mais les nuits sont encore bien fraîches. J’ai encore en mémoire mon premier et pénible bivouac glacial. Un accueil paroissial au tarif très raisonnable est disponible à Chablis. A travers le téléphone, je ressens le sourire dans la voix de mon interlocuteur. Qu’il est agréable d’avoir cette sensation d’être attendu.

Après Reims, j’arrive donc maintenant dans une autre grande région de tradition viticole. Alors qu’il y a peu, ces noms m’apparaissaient presque comme exotiques et inaccessibles, je trouve tout naturel de me retrouver aujourd’hui perdu au milieu de ces crus prestigieux. Les petites mains s’affairent à préparer les sarments. Je prends conscience en les regardant que nous ne sommes que des fourmis. Mais qui suis-je donc, moi, pauvre pèlerin, parmi ces vins hors de prix? Rien d’autre qu’une autre fourmi, parcourant le monde, traçant ma route dans les pas de mes prédécesseurs. J’ai enfin trouvé ma place et je m’y sens bien. Je me surprends même à penser ne plus jamais rentrer. Mais à défaut, je fais aujourd’hui le serment que je reviendrai régulièrement arpenter ces sentiers. L’habit de pèlerin, décidément, me sied.

Chablis est tout proche. En ce milieu d’après-midi ensoleillé, je ne ressens finalement pas l’envie de m’y arrêter. La ville ne m’attire pas. Ses terrasses animées, ses maisons bourgeoises, ses commerces, certes fermés, mais qui sentent le touriste à plein nez. Je n’ai vraiment pas envie de me poser ici. Je prendrai  quand même le temps de me perdre un peu dans les ruelles. Je ne manquerai pas de passer admirer la porte légendaire de la Collégiale. Mais je n’hésiterai pas longtemps à annuler le gîte réservé, sous la compréhension bienveillante du souriant hospitalier.

Me voilà donc reparti à l’assaut des coteaux qui s’étendent à l’infini. Sans savoir où aller, sans savoir où me poser. Sans me tracasser. Les sentiers agricoles rocailleux montent et descendent sans cesse. On est loin des terres collantes de la Champagne. Ici, les pierres roulent sous mes pieds, le sol est sec. Je joue à l’équilibriste sur l’étroite bande d’herbe jaunie au milieu du chemin. Je croise une famille au grand complet, dans sa ballade dominicale. On se salue. Je les entends chuchoter dans mon dos: « Regarde, c’est un pèlerin. Tu crois qu’il va jusqu’au bout? D’où vient-il? Quel courageux. J’ai envie, mais je n’oserai jamais. C’est trop long, c’est trop difficile ! »

Alors que je suis seul depuis ce matin, je n’ai pas envie d’engager la conversation avec eux. Tout cela me semble maintenant si futile. Je les laisse à leur réflexion, amusé d’apprendre que leurs interrogations étaient encore mes doutes il y a quelques semaines, quelques mois. Peut-être qu’un jour, l’un d’eux osera. Ça ne demande pas de courage, ça n’est pas si difficile. Mais il faut la foi, et la volonté. Ils ne sont pas prêt…

Au sommet de la colline, bien au delà de l’église isolée de Prehy, le paysage change radicalement. Les vignes font places aux champs, les sentiers se font plus verdoyants. Je me faufile à l’ombre de rangées d’arbres, je longe un bois, quand soudain, je tombe nez à nez avec un couple de chevreuils occupés à brouter. Ils ne m’avaient pas vu arriver, je marchais moi-même tête baissée. Lorsque nous nous sommes rencontrés, je fus surpris autant qu’eux. Figé sur place le temps d’un instant, j’avais le secret espoir de passer à coté sans les déranger. Mais un craquement de branche plus loin, ils détalèrent comme des lapins, le premier se cachant dans le bois tout proche, le second s’enfuyant à travers champs pour se réfugier dans la forêt d’en face. C’est là que pour la première fois, je les entendis aboyer d’une voix rocailleuse. C’était donc ça, les hurlements qui me glaçaient le sang lorsque je dormais sous ma tente, persuadé d’être entouré de chiens errants. Je reste un moment à les écouter, je ne les reverrai jamais, mais leur cri résonnera longtemps dans la vallée.

Le trajet aura finalement raison de moi. En vue du village de Saint-Cyr-les-Colons, je suis bien éreinté. Et dépité de voir le sentier contourner le bourg. J’ai cette désagréable sensation de ne jamais y arriver. La journée me semble longue, je commence à trainer la patte, et je ne sais toujours pas où loger.

Je me donne du courage en jouant les Sherlock. Dans la terre meuble, je m’amuse à analyser les empreintes les plus fraiches. J’essaye de déterminer le nombre de pèlerins passés avant moi. Je pense même y reconnaître les semelles de mon ami Lieven, perdu de vue depuis plus d’une semaine. C’est le seul dont je suis à peu près certain qu’il est encore devant moi. Ce petit jeu sans fin aura au moins eu le mérite de me faire avancer sans trop penser.

Aux premières maisons, j’interpelle une jeune fille qui rentrait chez elle. J’ai bien l’adresse d’un gîte municipal, mais je n’ai pas prévenu de mon arrivée. Qu’à cela ne tienne, elle m’invite à  traverser la cour de son habitation. Son père, qui connaît bien la tenancière, m’indique aussitôt la direction à suivre.

La providence s’incarnera aujourd’hui en la personne de Jacquotte. Ancienne employée communale à la retraite, le maire bienveillant lui a laissé la gestion du gîte pour occuper ses longues journées. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle y mettait du cœur. Jacquotte, c’est une mère poule au service des pèlerins. Le gîte est merveilleux, tenu « comme chez soi », où rien ne manque, de la déco aux aménagements. Le frigo bien achalandé nous permet de nous restaurer à prix coutant, une machine à laver et un séchoir est à disposition pour enfin récurer mes vêtements. Quant à la salle de bain, lumineuse et bien fournie, j’en profiterai pour me raser de près et prendre une douche bien chaude au doux parfum exotique du gel mis à disposition. Jacquotte ira même jusqu’à subtiliser mon pull en laine pour réparer un vilain trou qui s’était formé au niveau de la boucle ventrale de mon sac à dos. Jacquotte, c’est notre mère à tous, nous qui sommes si loin de chez nous.

Les traces relevées en fin d’après-midi finiront ici par révéler leur mystère: je suis aujourd’hui en compagnie de deux compatriotes, deux amis louvanistes, dont un ne parle pas, ou ne veut pas parler français. Je reste en effet persuadé qu’il maitrisait ma langue. Je me trompe peut-être, et je le souhaite.  Je ne parle pas, avec regret, la langue de Vondel,  et je m’en étais excusé. Mais j’ai trouvé bizarre que lorsque je parlais avec l’autre, il acquiesçait et renchérissait en flamand. Me retrouver confronté à une frontière linguistique si loin de chez moi, qui plus est sur ce Chemin, m’attristait un peu. Mais nous finirons par mettre de l’eau dans notre vin, et en parlant de vin, lorsque je lui proposa un chocolat qui me restait de Sommeval, il partagera sa bouteille avec moi. Par delà les langues, nous finirons par nous comprendre.

Mes amis du jour sont deux sportifs dans l’âme. Plongés dans leurs cartes, gps en main, ils ne cessent de noter leurs statistiques. Ils sont équipés comme des pro. J’ai bien peur de ne pas partager avec eux le même état d’esprit. Pour eux, la voie est toute tracée, les logements sont réservés, le retour en avion est déjà bloqué. Ils feront le Chemin en trois fois, c’est décidé. Ils ont d’ailleurs déjà tout programmé pour poursuivre en septembre. A chacun son Chemin, mais de mon point de vue, je trouve un peu dommage de ne pas laisser de place à l’imprévu. Sans ce détachement nécessaire, avec toutes ces contraintes, comment se laisser aller à un esprit de liberté et d’ouverture? J’ai du mal à comprendre, je ne les envie pas.

Nous poursuivrons la soirée à échanger nos différentes expériences du Chemin, nos différentes rencontres. Ils ont croisé Lieven avant-hier. Mais ce dernier marche vite et loin, il est maintenant largement devant. Ils sont également passés par Anglure. Ils y ont logé au même endroit que moi. Si l’accueil qui leur a été réservé fut un peu plus chaleureux, ils restèrent sans voix lorsqu’ils m’ont demandé le tarif qui m’avait été appliqué. Ils ont payé le double, et par personne, s’il vous plaît ! Je ne m’en suis finalement pas si mal tiré…

Ma première journée de pèlerin se termine ainsi. Il me reste 40 kilomètres avant Vezelay. C’est beaucoup, c’est trop ! Je n’ai pas envie d’arriver exténué et en nage devant la Basilique. Je consulte mon guide avant de m’endormir. Demain, ça sera le Lac Sauvin.

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© Luc BALTHASART, 01/04/2016

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