22/03/2015, jour 8: Doische – Olloy sur Viroin

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Le ciel étoilé de la veille ne laissait pas présager un tel déferlement des éléments. Le vent se lève dès les premières heures de la nuit. Je n’ai comme maigre solution que de refermer ma tente. Piètre protection alors que les températures flirtent maintenant avec le degré zéro! Le grondement du tonnerre se fait entendre au loin, discret, puis plus près, plus fort. Je commence à me dire que le talus qui me protège ne serait qu’un ridicule rempart si la nature décide à me dicter sa loi! Mais je n’ai d’autre choix que de croiser les doigts et prier. Une pluie drue tape sur la toile.  Le vent s’engouffre par les moindres interstices, et vient, telle une main glacée, me caresser le visage. Si Mars, et ses giboulées, m’avait jusqu’à présent épargné, ce soir, je suis au centre des festivités!

Les yeux figés dans l’obscurité, j’attends que le jour se lève. Il est 4h, les dernières gouttes résonnent encore dans le silence de la nuit. Aux premières lueurs, je m’extirpe de mon cocon. Tout est désolation. Ma tente est maculée de boue, le sol est détrempé, le ciel est triste. Je grelote en enfilant mes vêtements. Je fonctionne au ralenti ce matin. Les chaussures collent au sol, tout est sale, tout est mouillé. Je tente tant bien que mal de décrasser la toile avant de la replier; j’essaye du mieux que je peux de poser mes affaires dans les rares ilots d’herbes. Un quignon de pain et un morceau de chocolat constitueront mon déjeuner. Un peu d’eau du cimetière tout proche en lieu et place d’un café fumant et revigorant. Ça n’est pas tous les jours Byzance. Mais la liberté est à ce prix, et je suis de plus en plus serein et heureux!

C’est dimanche aujourd’hui. Je n’ai pas encore le réflexe systématique d’accréditer mon passage le jour de mon arrivée. Et ce matin, tout est fermé. Me voilà donc bien embêté. J’erre un peu dans le village en quête d’une boulangerie ou d’une âme qui vive. C’est finalement un vieil opticien, accompagné de son fils, occupés à vider ce qui servait jadis de boutique, qui estampillera sur ma crédentiale. Je peux maintenant quitter Doische pour aller courtiser la frontière française.

La tour en brique rouge du château de Hierges se détache du ciel gris. Contemporain des premiers pèlerins de l’an mille, détruit, manié et remanié au fil des siècles, ses austères ruines semblent pourtant immuables. Bien d’autres l’auront contemplé avant moi, beaucoup l’admireront encore bien après moi! Je m’inscris simplement dans un Chemin d’Histoire. Mes pas sont ceux de mes prédécesseurs. Je ne suis qu’une fourmis dans cette colonne de pèlerins en marche vers Saint Jacques. Et si je prends conscience de mon existence, je me rends compte aussi que je ne suis qu’un parmi des milliers. Tout en restant humble, je me pose la question de mon rôle sur cette terre.

A la sortie de Hierges, je reviens en territoire belge par un magnifique sentier aménagé. Si celui-ci est bien rectiligne, il n’est pas représentatif des tracés habituels. Beaucoup de circonvolutions aujourd’hui. Un rapide coup d’œil sur la carte me laisse entrevoir qu’en quelques battements d’ailes, seuls 12 kilomètres séparent Doische de Olloy-sur-Viroin, destination du jour. Mais c’est près de 26 kilomètres que je devrai parcourir aujourd’hui, passant de villages en hameaux aux noms peu évocateurs. Seul Treignes, avec la maison d’Arthur Masson, papa de Toine Culot, me rappellent quelques vagues souvenirs de lecture d’enfance. Mais c’est bien loin dans mon esprit, et je ne m’attarderai pas ici. La météo ne s’y prête pas, il fait toujours aussi frais, et le ciel est de plus en plus menaçant! D’autant que la perspective d’une nouvelle nuit de bivouac ne m’enchante guère, et si je veux espérer trouver refuge chaud et douillet, il serait temps que j’accélère le pas.

C’est une journée bien solitaire aujourd’hui. L’après-midi est déjà bien entamée, et je n’ai rencontré depuis ce matin qu’un brave monsieur promenant son chien. A moins que ça ne soit l’inverse. Ainsi qu’un couple, occupé à ranger du bois dans leur jardin, auquel mon tonitruant bonjour n’aura rencontré qu’un timide écho.  Aussi, lorsqu’au détour d’un pré, je croise une belle rousse aux courbes généreuses, je me surprends à l’aborder. Son regard caché derrière une frange mal ajustée ne me laisse espérer la moindre réponse intelligente de sa part. Mais peu importe, elle est si belle. Et j’ai tellement besoin de me confier…

Les nuages chargés me font peur, j’allonge mes enjambées pour arriver sans tarder à Olloy. Il me faut encore quémander l’hospitalité, sans certitude de trouver, mais plein d’espoir. Et la chance sourit aux audacieux: une brave dame sortant de la boulangerie me renvoie vers Le Centre Européen. Portes ouvertes mais désert, un mot à l’entrée m’invite à téléphoner à la responsable. Soulagé, rassuré et au chaud, j’attends donc sa venue avec impatience, assis sur les escaliers.

Moins de 30 minutes plus tard, Madame Lambotin, tout sourire et le cœur sur la main, me propose une chambre tout confort au tarif exceptionnel de Donativo*. En cette fin de week-end, les touristes et groupes scolaires ont désertés les lieux. Je suis seul maître à bord, 34 lits, 5 douches, 4 toilettes, j’ai l’embarras du choix. Je profite de l’endroit pour faire toutes mes lessives et me raser. Quel luxe! Et ce soir, faisons donc ripaille: direction la friterie du village, pour déguster en cette dernière étape belge, une frite-tartare et un bon cervelas bien gras! Demain, la France s’offre à moi, Dieu seul sait quand j’aurai encore l’occasion d’en manger avant plusieurs mois!


(*) Donativo: système de libre participation aux frais pour le gîte et le couvert, spécifique aux Chemins de Saint Jacques. Ainsi, en fonction de la satisfaction, de ce qui lui est offert, et de ses moyens, le pèlerin donnera le montant, laissé à sa discrétion, qui lui semble le plus juste. Cependant, ce système tend à disparaître du fait de l’abus de certains randonneurs déguisés en pèlerins, ou de pèlerins peu scrupuleux, qui profitent et abusent du système. Amis pèlerins, lorsque vous prendrez le Chemin, respectez donc le principe du donativo!


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© Luc BALTHASART, 15/12/2015

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