27/03/2015, jour 13: Bazancourt – Reims

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Le déjeuner de ce matin fut à la hauteur du souper d’hier. Le bol de café humait bon la passion de recevoir. Je prends mon temps, je savoure chaque instant. La baguette croustille sous la dent, la confiture est délicieuse. Pourtant, si Chantal s’affaire à mon bien-être, point de Dominique. La vie d’agriculteur-éleveur est à ce prix, occupé dès l’aube à s’occuper de ses bêtes.

Mon repas à peine terminé, le voilà qui déboule dans la cuisine, béret vissé sur sa tête, énergique et souriant ! On sent dans sa façon d’être que son métier est sa vie, et que malgré les obligations, pour rien au monde il n’en changerait. D’emblée, il m’invite à boucler mon sac et à le suivre dans la bergerie. C’est l’heure de la tétée, et bon nombre d’agneaux réclament leur pitance. Avec entrain, je m’empresse de me harnacher, salue chaleureusement Chantal, et lui emboite le pas.

150 brebis, 200 agneaux ! Un potentiel de 400 gigots! Mais à les voir, j’aurai bien mal au cœur de m’attabler. Si chétifs et si frêles sur leurs pattes disproportionnées, ils sont à croquer, mais pas dans le sens que vous croyez ! Et pendant que je m’émeus à les regarder, Dominique s’installe à son bureau. Quel bureau: pas d’ordinateur ou de papiers jaunis, simplement une vieille chaise poussiéreuse, et ses bébés. Son stylo? Un biberon. Un par un, les plus affamés viennent prendre quelques lampées d’un lait riche et onctueux. Et dire que dans quelques semaines, il devra s’en séparer. Mais c’est son métier…

Il est passé 9h lorsqu’à contrecœur, je me décide enfin à le laisser à ses brebis. Je n’ai que 16 kilomètres à parcourir aujourd’hui. Volontairement une petite journée, pour un peu souffler, arriver au plus tôt chez Pascal, et prendre le temps de visiter Reims. Mais il est déjà presque trop tard pour partir tôt ! Il est temps qu’un pied devant l’autre, je me décide à avancer.

Les pluies de la veille auront rendu le terrain glissant. La progression sera plus lente que d’habitude, je devrai faire attention à chaque recoin du Chemin pour ne pas risquer de tomber. Au sortir du village, un chantier est en cours. Quelques nouvelles maisons d’un lotissement déjà bien étendu. Les ouvriers me saluent. Je ne m’attarde pas. J’ai dans la tête d’autres horizons que ceux du boulot, et rien qu’à les voir occupés, j’en viens à me dire que ma place n’est pas parmi eux. Je cultive l’espoir de découvertes et d’aventures, la passion de l’écriture, une soif de liberté, et l’envie de rencontrer. J’aspire à changer de vie plutôt que me complaire dans une situation qui ne me convient guère. Ainsi va la vie, sur le Chemin.

Au détour d’un terrain de cyclocross, la vue dégagée comble mon regard. Le soleil brille de milles feux. Tout est beau. C’est un contraste totale en regard de la journée d’enfer d’hier. Aujourd’hui, la nature s’éveille, une nuée d’alouettes me fait la fête et je me laisse porter par tant d’allégresse. Plissant le front pour mieux scruter l’horizon, alors qu’il me reste encore près de 10 kilomètres à marcher, la cathédrale de Reims apparait en mirage. Sur le tracé de l’ancienne Voie Romaine, plane et rectiligne, elle sait se faire désirer. Intouchable vaisseau de pierre, elle joue à cache à cache au gré de ma marche. Lorsqu’elle réapparait, elle semble à chaque fois plus loin. Tel un phare, elle est pourtant depuis plus de 700 ans le repère immuable qui guide les voyageurs vers Saint Jacques.

Elle ne disparaitra de ma vue qu’à l’approche de la banlieue rémoise, alors que le cirque de notre ami Achille et son chameau me regarde nonchalamment passer. Lui aussi est loin de chez lui, lui aussi se demande de quoi demain sera fait. Une vie de nomade, à ne jamais brouter deux fois dans le même pré. Quelque part un peu comme moi. Finalement, tellement heureux !

L’entrée de Reims, à l’instar de toutes les grandes métropoles, est pénible pour qui a pris l’habitude des grands espaces, de l’air pur et du silence. Ici, tout est cohue. Les voitures fument et klaxonnent, les gens vous toisent, comme pour mieux vous replacer dans votre statut de sans domicile fixe, et se rassurer eux-même sur l’impression que le bonheur est possession. Moi, je n’ai rien de plus que le contenu de mon sac. Mais je ne voudrais échanger ma place pour tout l’or du monde !

Si l’anonymat des grandes villes a parfois ses avantages, il faut bien avouer que notre apparence de pèlerin ne joue pas toujours  en notre faveur. Lorsque d’un pas hésitant, je m’approche d’un brave homme pour demander ma route, quel ne fut donc pas mon soulagement d’apprendre que lui aussi est un jour parti sur le Chemin. Remis sur les rails par cette providentielle rencontre, il me tarde maintenant d’arriver chez mon ami Pascal.

Pascal, je ne le connais encore que de nom. Mis au courant de mon existence par Sylvie, qui m’avait si généreusement hébergé à Namur, il s’était spontanément proposé pour m’accueillir. Un coup de fil bien sympathique aura suffit à me convaincre d’accepter son invitation, et j’ai maintenant hâte de le rencontrer.

C’est sur le seuil de la porte, tout sourire, qu’il m’attend. Pascal, c’est un personnage en soi. Randonneur aguerri, d’une conversation prenante et passionnante, il m’accueille chez lui comme un ami de longue date. Je me sens bien en sa compagnie, à l’aise comme si nous nous connaissions depuis toujours. Le temps de poser mon sac et prendre mes aises, il avait eu la géniale idée de griffonner sur un bout de papier un semblant de plan passant par tous les monuments à voir et les lieux incontournables à visiter. Pendant qu’il se propose de préparer le souper, j’ai donc quartier libre pour partir le nez au vent, guider par ses indications rock’n’roll.

De la Porte de Mars à la basilique Saint Remy, en passant par le cryoportique et la majestueuse cathédrale où l’ange au sourire me salue, rien ne manque.  Il peut dès demain s’improviser Tour operator ! Je marche allègrement, je me sens léger, presque l’impression de voler sans mon sac. Mais en même temps, paradoxalement, il me manque une partie de moi. Sans ce compagnon que j’ai tous les jours sur le dos, je me sens seul. Je le sais pourtant en sécurité, mais rien n’y fait, il me faut le retrouver au plus vite. Rapide arrêt au stand de l’association RP51 au sein de la cathédrale, le temps de remplir le registre. En le consultant brièvement, j’apprends qu’un prénommé Axel me précède. Parti de Liège le même jour que moi, il a déjà 5 jours d’avance, le bougre ! Mon Dieu, c’est une flèche, un avion, une fusée ! Peut-être le rattraperai-je, peut-être pas. Je ne sais quelle route il va suivre, et à son allure, il va de toute façon  continuer à me distancer. Ça n’est pas une course, chacun sa motivation, sa force et ses faiblesses. Mais bizarrement et pour la première fois, je sais que je ne suis plus seul. Et pendant que je discutais aimablement avec la préposée à l’accueil, une hollandaise pointe le bout de son nez. Elle avait oublié sa crédentiale au refuge, la préposée ne parlait pas anglais, j’ai fait l’interprète, et si Axel restera un mystère, je peux ici mettre un visage. Force est maintenant de constater que je ne suis définitivement plus seul. C’est une autre ambiance qui commence.

Mais je n’ai pas le temps de m’attarder, j’ai hâte de retrouver mon sac, et Pascal ! Petit passage éclair par la supérette du coin, je me charge de l’apéro « à la belge »: bières spéciales, chips et fromage. Un peu de chez moi, chez lui. J’espère qu’il appréciera !

De retour en son antre, la nuit commence à poindre. L’appartement sent bon les odeurs de plat mijoté et de quiche gratinée. Bien lové au font de son canapé, nous siroterons nos bières et leurs crasses tout en devisant gaiement. Qui eut cru qu’un jour je parlerai de moto pendant un apéro? Mais pas que. Il me parle également de son envie d’évasion, de ses rêves de Chemin. Il me parle aussi d’un certain Olivier, autre belge passé par chez lui quelques jours auparavant.

Nous ne voyons pas le temps passé, il est déjà l’heure de s’attabler ! Sa quiche est une merveille, au cœur fondant à souhait et à la croûte croustillante au possible. Quant à son plat, je ne vous en parle même pas: une tuerie ! Une explosion de saveur ! Pour peu, on croirait à une recette directement importée des îles, tant les mélanges harmonieux d’épices et de piquants régalent chaque papille. Je déguste et ne me fais pas prier lorsqu’il m’invite à me resservir! Un peu, mon n’veu, que j’en reprends, c’est délicieux !

Repus et légèrement enivré, je suis comblé ! Il ne me reste plus, avec son aimable autorisation, qu’à squatter quelques instants son pc. L’occasion pour moi, et pour la première fois depuis mon départ, de partager mes impressions avec ceux qui, du coin de l’œil, des quatre coins du monde, me suivent, certains fiers, d’autres dubitatifs, quelques-uns, peut-être, envieux ou énervés.

J’écoute distraitement la télé, mon esprit commence déjà à s’envoler. Il ne m’en faudra pas plus ce soir pour rejoindre les bras de Morphée.

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© Luc BALTHASART, 23/01/2016

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